Danse - Incubateur de créateurs

Depuis près de quinze ans, le Groupe Dance Lab réunit danseurs et chorégraphes qui souhaitent explorer le processus de création. Tangente invite quelques artistes à offrir le fruit de leur quête au sein du groupe.

Depuis quelques années, les artistes — en particulier les chorégraphes — intègrent dans leur travail les éléments mêmes de la recherche qui ont porté les oeuvres à leur aboutissement. Plus radicalement, certains chorégraphes font de ces éléments la raison d'être première d'une pièce, sans même se préoccuper d'en livrer un «résultat fini». Effet de mode passager ou symptôme d'un remaniement fondamental de l'art dansant?

Le directeur artistique du Groupe Dance Lab à Ottawa tranche sans hésiter pour la seconde explication. «Je pense qu'au bout du compte, le processus, c'est l'essence même de l'artiste. La vie est un long processus, on n'en sort jamais», estime celui qui se targue de mener une organisation unique en son genre au Canada, voire dans le monde: un centre international dédié à la recherche et au développement de la danse contemporaine et de la chorégraphie.

M. Boneham fait partie des pionniers de la nouvelle danse au pays. Il est aux côtés de Jeanne Renaud lorsque celle-ci fonde, en 1966, au Québec, le Groupe de la Place Royale, compagnie de danse qui a ouvert la voie aux Édouard Lock, Jean-Pierre Perreault, Paul-André Fortier. C'est d'ailleurs avec Jean-Pierre Perreault qu'il prend la relève de la compagnie lorsque Jeanne Renaud se retire en 1972 et qu'il fonde, en 1988, le Groupe Dance Lab.

Risquer

Si le même désir de favoriser la création préside à l'implantation du Groupe Dance Lab, un tout autre besoin nourrit la nouvelle entité, à l'époque. «En sciences ou en technologie, il y a toujours de la recherche qui se fait. En danse, il n'y avait rien de cela et je trouvais que la danse devenait homogène. Les chorégraphes commençaient à avoir peur de prendre des risques parce que s'ils se plantaient, ils perdaient leur bourse. Ça me fâchait. Comment peut-on faire de la nouvelle danse si l'on ne prend pas de risques on qu'on n'explore rien de nouveau? Mais il fallait pouvoir risquer sans toujours avoir à payer pour ces risques. La danse était le seul art d'interprétation qui n'avait pas de mise à l'épreuve préalable à la représentation.»

Directeur artistique, mais aussi chorégraphe et surtout «commissaire d'artistes», Peter Boneham sélectionne ou invite les chorégraphes et danseurs qui se joignent au groupe et qui vivent une dizaine de sessions par année, des «creative process», d'une durée de trois ou quatre semaines chacune. Au cours de ces ateliers, guidés par un mentor (un «regard extérieur») qu'ils choisissent (dans la mesure du possible), les chorégraphes élaborent un segment de pièce où ils développent en profondeur un aspect de leur travail de création.

Au bout de deux semaines a lieu une discussion avec public et mentor, à la lumière de laquelle les chorégraphes retravaillent leur pièce. «Il ne s'agit pas de créer un oeuvre finie, mais de travailler le processus, ce qu'ils veulent découvrir ou approfondir des mille et une facettes de leur art», répétera souvent M. Boneham en cours d'entrevue.

Amie de longue date de Peter Boneham, la directrice artistique de Tangente, Dena Davida, a décidé de présenter au public montréalais un aperçu de ce qu'est le Groupe Dance Lab en invitant trois de ses chorégraphes (et leurs danseurs) actuels.

Rob Abubo fait partie du groupe depuis huit ans, d'abord à titre de danseur, puis comme chorégraphe. Avec sa pièce de groupe Dent, il utilise la matière lumineuse comme filtre des émotions induites par la danse, des plus joyeuses aux plus sombres de la psyché humaine. Selon le directeur artistique, sa danse est «facile à regarder» pour tout public, impétueuse et «profondément urbaine».

À l'opposé, Cecily Greenfeld en est à sa toute première création avec Spare, un duo inspiré d'un poème d'Adam Elliott Segal. Peter Boneham est très excité de présenter le travail de son «nouveau visage».

Enfin, Karen Guttman a elle aussi roulé sa bosse au sein du groupe et à l'extérieur. Dunk est un solo construit à partir de l'expérience imaginée de la noyade. C'est un plongeon — littéralement, dans l'eau —, mais aussi dans le temps, entre le présent et le passé. «Elle est très intelligente et assoiffée, rapporte M. Boneham. Elle aime beaucoup explorer et développer plusieurs éléments à la fois. Parfois, elle en prend trop et ne parvient pas à tout maîtriser en trois semaines... Mais je crois sincèrement qu'elle deviendra une chorégraphe majeure.»

Celui qui a vu passer les Harold Rhéaume, Danièle Desnoyers et Hélène Blackburn dans ses rangs est peut-être un brin visionnaire, mais surtout convaincu que son groupe contribue à former les chorégraphes, dans leur essence artistique même. «La danse doit communiquer, toucher les gens. Sinon, ça devient un art inutile, une forme de masturbation. La plupart des chorégraphes ne savent pas toujours exactement ce qu'ils veulent exprimer», estime-t-il après avoir confié qu'il avait fallu neuf ans à Louise Bédard, après son passage au sein du groupe, pour parvenir à appliquer dans son travail ce qu'elle avait appris auprès de son mentor de l'époque, Jeanne Renaud.

Dent de Rob Abubo, Spare de Cecily Greenfeld et Dunk de Karen Guttman, chorégraphes du Groupe Dance Lab présentés à Tangente, du 1er au 4 mai.