1940-2009 - La mort de Pina Bausch plonge le monde de la danse dans le deuil

Photo: Agence France-Presse (photo)

Elle a inventé un nouveau langage dansé, pétri de récits intimes morcelés et de danse fougueuse. Sa mort soudaine cause un choc émotif au moins aussi intense que ses oeuvres.

Elle montait encore sur scène pour saluer son public il y a deux semaines. Sa silhouette fragile et sa timidité ne dupaient personne. Âme de fer dans un corps frêle, Pina Bausch régnait sur la danse parmi les grands, créait sans relâche, traquant cette curieuse bête humaine qui tente de tirer le meilleur d'une vie pourtant absurde. On la croyait presque immortelle.

Il y a une semaine, le diagnostic tombe pourtant, foudroyant: cancer généralisé, alors qu'elle rentrait à l'hôpital pour une simple bronchite et une grande fatigue. Cinq jours plus tard (le 30 juin), la nouvelle à peine digérée, elle rendait son dernier souffle, plongeant le monde de la danse dans un deuil aussi subit que douloureux. Mort foudroyante pour une femme intense.

«Les gens — mécènes, producteurs, danseurs — sont complètement déconcertés, ils ont besoin de dire la perte», rapporte au Devoir Cathy Levy, directrice de la danse au Centre national des arts d'Ottawa, qui entretenait une relation étroite avec la compagnie de Pina Bausch depuis plusieurs années. Elle «a modifié profondément et durablement ma propre perception de la force d'évocation de ce grand art, et de sa capacité d'inspirer les auditoires», confiait-elle sur une note plus personnelle. Hier, la page Facebook de la grande dame du tanztheater affichait déjà plus de 23 000 tristes amis.

Son exploration poétique de la psychologie humaine aura forgé un oeuvre majeur, une cinquantaine de créations chorégraphiques depuis sa toute première en 1962, Fragments, sur une musique de Béla Bartók. Plus violentes et austères à ses débuts, ses pièces commencent à intégrer la parole dans les années 1970. La chorégraphie ne lui suffit pas. Le théâtre, la musique, la scénographie toujours plus élaborée non plus — mur qui s'écroule dans Palermo, Palermo, bain de terre dans le Sacre du printemps, tapis de fleurs dans Nelken (Carnations).

Son art se situe dans le big bang de tout cela: des sketches souvent absurdes, intenses et tirés des relations humaines au quotidien, où l'humour couve une douleur ensevelie, la rage de vivre ne réussissant jamais à congédier la sensualité et l'insoutenable légèreté de l'être; une danse élégante et viscérale, portée par des musiques à forte charge dramatique; et des adresses truculentes au public. Jusqu'à devenir une sorte de nouveau cabaret populaire dont les saynètes touchaient tout le monde.

Sous les bombes, la douleur

Cette universalité, elle la doit sans doute à sa façon de créer, qui a essaimé dans le monde entier. Elle faisait improviser ses interprètes à partir d'épisodes de leur vie intime, tirés du plus profond de leur mémoire émotive. Elle répétait souvent qu'elle ne s'intéressait pas tant à comment bougeaient les danseurs qu'à ce qui les ébranlait comme êtres humains. Elle a ainsi donné à la danse-théâtre ses lettres de noblesse.

Enfant déjà, sous les tables du restaurant de ses parents — et sous les bombes de la Seconde Guerre —, la petite Philippina s'inventait des spectacles à partir des conversations douloureuses des clients. Sa pièce la plus célèbre, Café Müller (1978), s'inspire d'ailleurs de ces souvenirs. Cette angoisse collera toujours à la peau de la créatrice. D'où le titre si juste du site du New York Times le jour de sa mort: «Une scène sociale pour combattre une identité angoissée».

À l'école Folkwang d'Essen, où elle entre à 15 ans, le directeur Kurt Jooss, fondateur de l'expressionnisme allemand en danse, devenu le mentor de la jeune Pina, prône déjà l'ausdruckstanz, littéralement «danse libre», mêlant tous les arts. Un style qu'elle rejettera d'abord pour le réinventer à sa manière.

Après un bain new-yorkais, elle rentre en Allemagne livrer ses premières créations au sein de la compagnie de Kurt Jooss, puis au Ballet de l'Opéra de Wuppertal, dont elle prend les rênes en 1973 et qui deviendra le Tanztheater Wuppertal qu'on connaît aujourd'hui, transformant la ville réputée pour son conservatisme en capitale de la danse contemporaine.

Le scandale éclate d'ailleurs d'emblée avec Fritz en 1974. La fureur de la danse, «bâclée» de théâtralité, secoue le public classique. Pina Bausch persiste et signe avec des pièces comme Iphigénie en Tauride, le Sacre du printemps. Barbe-Bleue annonce le style qui la définira plus tard. Sa dernière période, moins sombre et plus légère, elle la consacre à imaginer sur scène les grandes métropoles du monde, Istanbul (Néfès), Budapest (Wiesenland), Séoul (Rough Cut)...

Elle a marqué des chorégraphes — Platel, De Keersmaeker, Jan Fabre —, bouleversé des danseurs qui lui sont souvent restés fidèles très longtemps. Elle a aussi inspiré des cinéastes. Pedro Almodóvar a carrément cité son travail chorégraphique en reprenant des scènes de Café Müller dans son film Parle avec elle. Elle apparaissait aussi dans Et vogue le navire de Fellini. Ces derniers mois, elle travaillait à un projet de film 3D intitulé Pina, avec le réalisateur Wim Wenders, dont le tournage n'avait malheureusement pas commencé.

De cet oeuvre immense, détesté ou adulé, qu'adviendra-t-il? Le Tanztheater Wuppertal continuera-t-il à exister pour la seule fin de perpétuer l'oeuvre de la grande dame? Difficile de le dire aujourd'hui, après un départ si impromptu. Chose certaine, malgré la tourmente, la compagnie a poursuivi les représentations de sa toute nouvelle création, baptisée en juin à Wuppertal. The show must go on — et n'est-ce pas le plus bel hommage qu'on pouvait faire à celle qui ne s'arrêtait jamais...