Danse - Casser la baraque (et la salir aussi)

Les chorégraphes cassent la baraque ces jours-ci. Littéralement. Au dernier Festival TransAmériques comme à l'Agora de la danse et à Tangente, les décors tombent, se cassent, se tachent et se déchirent. Réflexions à bâtons rompus avec trois hommes de théâtre sur le salissage et la destruction.

Dans Körper, la Berlinoise Sasha Waltz fait s'écraser un haut mur de décor après qu'une interprète a entrepris de démonter le plancher. Dans Singular Sensation, les danseurs de l'Israélienne Yasmeen Godder se couvrent de gouache avant de se rouler dans le Jell-O rouge. Dans une scène catastrophe hilarante de Dark Matters, Crystal Pite, de Vancouver, fait tomber décor, rideau, pendillons et rail d'éclairage, passant avec fracas d'un écrin à l'allemande à un théâtre dénudé. Et dans Fluidengin, les interprètes de Normann Marcy deviennent des fontaines mouvantes et aspergent d'eau ou de lait le plateau et les spectateurs des premières rangées.

Entrailles, glaise et Big Bang

Le dramaturge Guy Cools, qui accompagne souvent les chorégraphes, rappelle que souiller et démolir fait depuis longtemps partie du vocabulaire des possibles de l'artiste. Cools creuse ses souvenirs: «Jan Fabre a construit sa réputation dès le début des années 80 avec de longues transformations de l'espace scénique, jouant avec des liquides ou des matières comme l'huile ou le chocolat. Les Catalans de La Fura dels Baus utilisaient de leur côté de la farine et des entrailles d'animaux. La chorégraphe Angels Margarit a travaillé avec un grand cube de glaise qui coulait durant le spectacle. Il y a des centaines d'exemples...»

Michel Vaïs, rédacteur de la revue de théâtre Jeu et docteur en études théâtrales, souligne que les gens de scène sont depuis toujours fascinés par ce qui met en danger le théâtre et la représentation. «Cela fait partie de la mise en danger inhérente au théâtre lui-même.»

Guy Cools, lui, différencie cassage et salissage. «Comme les artistes visuels ont envie d'explorer leur matériau, je crois que les chorégraphes veulent non seulement des corps qui bougent, mais aussi un espace en mouvement, qui a un aspect fluide ou qui devient presque organique. Tandis que la déconstruction du décor, si elle est faite comme dans le spectacle de Crystal Pite, est un classique de comédie, qu'on a vu chez Buster Keaton et Charlie Chaplin.» Un Big Bang contrôlé qui dévoile la machine du théâtre et ses failles et qui défait l'illusion pour mieux la reconstruire.

Vous êtes pas tannés de mourir?

Écrivain et dramaturge, Serge Lamothe associe l'éclaboussure des scènes à l'éclatement pornographique. Deux éléments, pour lui, d'une posture post-moderne: «Il y a là un désir de désacralisation de l'espace de jeu, donc de profanation. C'est un pressant besoin de transgression qui est à l'oeuvre. Dans la sémantique scénographique, si "l'oiseau salit son nid", c'est qu'il ne lui est plus possible, désormais, de le quitter. L'impossible envolée, la transcendance n'a pas eu lieu. Ne reste que la rage, un puissant besoin de saccage pour le pur plaisir de la destruction.»

Ces effets scénographiques pourraient donc être l'étape précédant le théâtre brut et le théâtre de la cruauté. Lamothe poursuit sur sa lancée: «J'y vois encore l'expression des horreurs de notre époque: corps médicalisés, asservis, standardisés et asexués, ou, au contraire, hypersexués. Si le corps n'est plus le refuge de l'âme, il ne faut pas s'étonner que la scène elle-même, qui en est l'extension, subisse des outrages. Ce que cela dit au spectateur? Par la transgression de l'interdit, c'est un immense "Fuck la mort!" Et par l'outrage de la scène comme du corps, c'est l'inverse. "Mourez!" nous dit-on, par tous les moyens favorisez le processus par lequel la vie vous tue!»

En attendant l'inévitable, les murs tombent et tomberont autour des spectateurs.

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Collaboratrice du Devoir

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