Danse - Il était une fois une princesse rebelle...

Mats Ek, grand Suédois à la frêle silhouette, était à Montréal cette semaine pour peaufiner La Belle au bois dormant, cette pièce-phare de sa création, que les Grands Ballets canadiens de Montréal viennent d’intégrer à leur répertoire.
Photo: Jacques Grenier Mats Ek, grand Suédois à la frêle silhouette, était à Montréal cette semaine pour peaufiner La Belle au bois dormant, cette pièce-phare de sa création, que les Grands Ballets canadiens de Montréal viennent d’intégrer à leur répertoire.

Déboulonner les mythes, revisiter les genres et brouiller au passage les contes de fées de notre enfance, voilà ce qui allume Mats Ek, éminent chorégraphe suédois dont la version iconoclaste du célèbre ballet La Belle au bois dormant déboulonne allègrement tous les aspirants princes charmants.

Le grand Suédois à la frêle silhouette était à Montréal cette semaine pour peaufiner cette pièce-phare de sa création, que les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) viennent d'intégrer à leur répertoire et qu'ils interpréteront pour la première fois cette semaine, pour clore en beauté la saison. Créée à l'origine pour le Ballet de Hambourg en 1996, cette réinterprétation radicale de La Belle au dois dormant avait connu vif succès lors de sa première présentation à Montréal, en 2001, par le Cullberg Ballet de Stockholm, dont Mats Ek fut le directeur artistique de 1985 à 1993.

Perpétuelle cohabitation

Même si, à 64 ans, le prolifique chorégraphe et ex-danseur de la compagnie fondé par sa mère, Birgit Cullberg, dit ralentir la cadence, rien ne le laisse paraître dans les studios des GBCM, où il prodiguait cette semaine aux danseurs les codes pour s'approprier son ballet audacieux. Entre un grand jeté et une attitude, Mats Ek donne la pause exacte, imite le cri d'un bébé naissant et mime l'air lascif que doit avoir le roi, titillé par la reine.

Bref, oubliez les contes à l'eau rose, La Belle... de Mats Ek est une oeuvre désopilante, où les princes déchantent, la princesse se rebelle et s'amourache de la fée Carabosse, qui l'entraîne vers des paradis artificiels. La vilaine est y d'ailleurs incarnée par un homme, un vil médecin dont la seringue tient lieu de fuseau. Quant au prince, il n'a pas de quoi revendiquer le titre de charmant. Charles Perreault n'a qu'à bien se tenir.

«Les contes de fées m'intéressent parce qu'ils recèlent des côtés tragiques, des situations familiales, et opposent des situations et des sentiments extrêmes, comme la vie et la mort, l'amour et la haine, et comportent toujours une zone d'ombre qui appelle une métamorphose», explique le chorégraphe, qui a aussi signé la relecture d'autres ballets classiques, dont Gisèle (1982), Le Lac des Cygnes (1987) et Carmen (1992).

Chez Mats Ek, le drame et l'humour caustique, en perpétuelle cohabitation, se disputent la scène. Notamment dans l'accouchement, une scène hilarante où le couple royal saute à bord d'une voiture et met le cap sur l'hôpital, et qui se culmine par la délivrance, avec force cris, d'un oeuf immense.

Théâtralité et expressivité se déclinent dans toutes les scènes, rappelant que le svelte Scandinave, d'abord metteur en scène, a suivi les traces de son père, l'acteur Anders Ek, avant de suivre celles de sa mère au Cullberg Ballet. Depuis, Mats Ek a touché de sa danse contagieuse plusieurs des grandes compagnies de ballet, créant notamment, pour les Ballet de Hambourg, le Nederlands Dans Theater III, le Ballet de l'Opéra de Lyon et le Ballet de l'Opéra de Paris.

Un mariage parfait

Après Solo for Two et Minus One, La Belle est la troisième oeuvre de Mats Ek à intégrer le répertoire des Grands Ballets canadiens. Le mariage est d'ailleurs parfait, les relectures de Ek faisant largement appel à la virtuosité de la technique classique, remaniée dans un langage contemporain enrichi par le jeu théâtral et le mime. «Si je veux garder mon répertoire vivant, il faut continuer de partager mes oeuvres avec des compagnies , et que des échanges se fassent entre chorégraphes. Ces échanges sont essentiels», soutient-il.

Maintenant, le sexagénaire confesse ne plus avoir l'intention de créer de grands ballets, et se limite à une ou deux créations de petite ampleur par an. «Je ne pense pas refaire de longs ballets. C'est très exigeant, car je fais aussi des mises en scène de théâtre et d'opéra. Je suis arrivé à la danse petit à petit et ce fut un long périple!», concède-t-il. L'an dernier, il créait néanmoins le duo Place, pour son épouse, Ana Laguna, l'une des plus grandes figures du ballet contemporain et le célèbre danseur russe Mickhail Barishnikov.

Grâce à cette riche acquisition des GBCM, on pourra donc garder vivant encore plusieurs années ce grand ballet né l'imagination de ce conteur hors pair, un brin ensorceleur.

Tout aussi audacieux, la mise en scène et les costumes de Peter Freiij feront notamment endosser à Aurore, la rebelle, un maillot deux pièces qui n'a rien à voir avec les crinolines qui peuplaient le ballet original créé par Marius Petipa, en 1890.

Dès le 7 mai, plus de vingt danseurs incarneront avec fougue Aurore, la Reine, le Roi et la fée Carabosse et toute sa cour bariolée, sur la musique originale de Tchaïkovski. Un ballet qui carbure à l'énergie brute, à l'humour et à l'audace, et qui, sous le joug de Mats Ek, n'a rien pour endormir les princesses ou les foules.

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La Belle au bois dormant

Chorégraphie de Mats Ek présentée par Les Grands Ballets canadiens de Montréal, du 7 au 16 mai, Salle Wilfrid-Pelletier de la Place-des-Arts.

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