Danse - Pygmalion, Pinocchio et l'effet papillon

Le Pinocchio, animé par quatre danseurs tout de noir vêtus, prendra vie et, on le voit venir, deviendra intraitable.
Photo: Le Pinocchio, animé par quatre danseurs tout de noir vêtus, prendra vie et, on le voit venir, deviendra intraitable.

La dernière création de la coqueluche canadienne de la danse Crystal Pite se décline en deux temps. La première partie de Dark Matters révèle une maestria rare. C'est magistralement mené, tout en théâtralité et absolument séduisant.

Il faut à peine cinq minutes à Crystal Pite pour captiver le public. Dans un appartement aux murs de papier brun, un Pygmalion nouveau construit sa marionnette. Le Pinocchio, animé par quatre danseurs tout de noir vêtus, prendra vie et, on le voit venir, deviendra intraitable. L'orage gronde, le drame aussi. Humour, ironie, jeux d'ombres et de lumières, mise en abîme de la représentation, Pite fait preuve d'une maestria incontestable dans ce conte pas pour enfants. Elle montre l'illusion et la machine à fabriquer l'illusion, sans que la magie ne s'évapore et ne manipule complètement son public.

Pite glisse dans ses tableaux des détails subtils, qu'on capte ou non, mais qui enrichissent l'univers. C'est délicieux, réfléchi, sensible, touchant, cohérent et intelligent. Elle joue avec les fils d'une théâtralité conventionnelle avant de faire — littéralement — éclater le cadre. Oui, oui, oui et oui.

Au retour de l'entracte, ses cinq interprètes entrent dans une danse plus abstraite. Si l'idée d'exploiter les thèmes sur deux tons plaît, le décalage laisse le spectateur en porte-à-faux. Malgré les liens gestuels avec la première partie, on a l'impression de voir deux pièces différentes. Il y a un partage du propos: effet papillon d'un être sur l'autre, liens visibles ou invisibles qui unit, absurdité de la vie et douleur de la perte.

Pite elle-même, la seule encore tout en noir, fait le pont entre les deux sections. En Fantôme de l'Agora, rat à la fois tapageur et discret, elle erre dans le théâtre. Elle et ses danseurs sont merveilleux, fluides et vifs comme des chats. La kinesphère est ample, les membres hyper-articulés, l'écriture bien pensée. La sensibilité émane de tout cela, mais la chorégraphie se dilue en répétitions, tant de sens que de séquences. Comme si Pite avait eu du mal à choisir dans ce riche matériau ce qu'il fallait jeter et garder. C'est une belle danse, faite avec un amour du métier et un amour des danseurs essentiels. Mais c'est trop long. Et après avoir touché si juste en première partie, la barre est haute.

Malgré les moments sensibles, malgré la grande, grande générosité des interprètes, c'est seulement une petite magie qui nous enveloppe en deuxième partie. Bien qu'on nous ait tant promis.

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Collaboratrice du Devoir

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Dark Matters

De Crystal Pite. Présenté par Kidd Pivot. Avec Éric Beauchesne, Peter Chu, Yannick Matthon, Crystal Pite, Cindy Salgado et Jermaine Spivey. À l'Agora de la danse jusqu'au 9 mai.

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