Danse - Le campement gipsy

«S'il y a un Dieu, Il ne reviendra jamais ici. Parce qu'ici, c'est exactement pourquoi il a quitté.» Bienvenue en Patchagonia, le pays aride que la chorégraphe Lisi Estaras a créé pour les ballets C de la B. Un pays où ça chante, ça danse, ça s'empoigne raide. Une belle fête désespérée pour oublier la dureté de vivre.

Le plancher est couvert de plaques de bois inégales. Un grand puzzle, fracturé comme une terre desséchée, un arbre creux en arrière-scène. Des personnages à la Kusturica viennent s'y poser. Six hommes, une femme. Trois musiciens live: le contrebassiste, le guitariste et le violoniste aveugle. Les autres, mi-danseurs, mi-comédiens. tous vêtus de vêtements passés: complet porté torse nu, camisole, chemise à manche longue ou robe trop blanche dans la poussière qui lève.

Dans ce camp gitan, Estaras bâtit une ambiance. Elle joue de théâtralité en misant sur les relations entre les êtres et sur les situations. Elle souligne, avec tendresse et ironie, les maladresses, les incompréhensions, l'impuissance à se rejoindre. Et la violence retenue qui se laisse sentir par bouffées. La gestuelle est d'énergie, d'émotions et de dynamiques plutôt que des lignes et de précision. Mais quels personnages, avec leurs incroyables faciès, leurs gueules d'acteurs de vieux films! Un trop grand, trop maladroit. Un petit hyperactif compétitif qui joue du poitrail pour impressionner, mauvais cavalier d'une bête de bois qui ne se tiendra jamais sur ses pattes. Un autre encore, incapable de tenir debout, qui défaille constamment, vole à ras le plancher à la force des bras, tourne sur la tête dans un fascinant travail de sol et de suspension. Et elle, qui se jette, se débat, chante à la nuit. Le travail de partenaire tient du corps-à-corps, de la clef de bras. Les visages bougent et parlent, passent de l'ennui à la fiesta. La musique de Tcha Limberger, comme les musiciens, sont part entière de cette nature vivante. Chacun reste dans sa folie, et le tout devient un univers cohérent, organique et incarné. L'émotion n'emporte pas le spectateur, mais elle est là, présente. C'est sensuel, charnu, touchant, parfois tracé à gros traits mais vivant, ô combien vivant.

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Collaboratrice du Devoir

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Patchagonia de Lisi Estaras, présenté par Les ballets C de la B. À la Cinquième Salle de Place-des-Arts, jusqu'au 18 avril