Les Ballets C. de la B. présentent Patchagonia - Voyage au bout de l'humain

Ils nous emmènent aux confins du monde. Au milieu de nulle part. Ou plutôt si. Sur le continent des émotions brutes, des pulsions animales qui guettent les hommes laissés à eux-mêmes, en plein désert battu par le vent. À l'horizon, rien que la solitude, la survie, la soif.

Après Import/Export, une oeuvre brute et multiforme applaudie en 2006, le singulier collectif des Ballets C. de la B., qui s'est acquis des fidèles à Montréal au fil des ans, revient avec une nouvelle création qui autopsie à vif l'âme humaine.

Patchagonia, c'est la terre de toutes les errances. Directement inspiré par le grand désert argentin, synonyme d'aventure et de liberté, le Patchagonia des Ballets C. de la B. est quant à lui un territoire purement imaginaire, insiste Lisi Estaràs, la chorégraphe argentine qui signe cette nouvelle pièce sur l'isolement extrême et la survivance.

«La Patagonie, c'est un endroit où je ne suis jamais allée; le spectacle a été inspiré par mes lectures sur Darwin et par des gens qui ont visité cette région. On ne fait pas directement référence à la Patagonie, mais aux émotions que la visite de cette région suscite, comme la solitude, la réflexion, le repli sur soi», explique Estaràs, qui signe ici sa première grande production.

Sans toit ni loi

Né de la contraction de «pacha», qui fait appel à la paresse et à la nonchalance, et du mot «agonie», Patchagonia sonde les états d'âme générés par la perte des repères essentiels, tant géographiques que psychologiques. Dans une gestuelle s'inspirant des animaux, elle décortique dans le détail le comportement humain, lorsque les hommes, laissés à eux-mêmes, doivent subvenir à leurs besoins primaires. Dans ce contexte, à quoi peut donc rimer la quête du bonheur? C'est la loi de la jungle, sans la jungle.

La chorégraphe a elle-même un parcours en dents de scie. Née en Argentine, Lisi Estaràs, fille de dissidents politiques, a vécu sous le joug de la dictature, et garde de son enfance des souvenirs troubles, ponctués de secrets, de fuites, et de coups de feu dans la nuit. À 14 ans, elle découvre la danse, et à 19, quitte le pays pour visiter des membres de sa famille en Israël. Mais la première guerre du Golfe éclate, l'empêchant de retourner chez elle: elle reste cinq ans à Tel-Aviv, et fait ses classes avec la Batsheva dance company. Mais en arrière-plan, la guerre la suit toujours aux trousses, avec ses alertes à la bombe quotidiennes et les masques à gaz qu'on porte en bandoulière. Elle part enfin pour Amsterdam, joint Bruxelles et elle tombe sous le charme d'une oeuvre d'Alain Platel, fondateur des Ballets C. de la B. Retenue lors d'une audition, elle danse depuis 1997 pour la célèbre compagnie belge.

Patchagonia, c'est une métaphore née de cette errance imposée par sa propre vie, et des réflexes de survie qui ont jalonné son parcours miné.

«Je pense que cette histoire familiale a marqué mes souvenirs. C'est vrai qu'il y a comme un trou dans ma vie. J'ai toujours recherché mon identité, même si j'accepte cet état aujourd'hui, et si je suis bien là où je suis. J'ai surtout voulu que les gens s'identifient aux sentiments et aux émotions ressenties dans certains endroits extrêmes», confie Lisi Estaràs.

Toutes origines confondues

Petite-fille de grand-père roumain d'origine tzigane et de grand-mère russe, la danseuse-chorégraphe charrie avec elle des identités multiples, écartelées entre l'Amérique du Sud, le Moyen-Orient et l'Europe. Des identités plurielles très perceptibles dans cette pièce où se côtoient des rythmes latins et les violons gitans du compositeur Tcha Limberger. Musique de l'errance par excellence, les sonorités gitanes collaient parfaitement au pays imaginaire de Patchagonia, confie Estaràs, et au parti pris des Ballets C. de la B., qui s'autoproclament «populaires, anarchistes, éclectiques et engagés».

Dans une mise en scène de Guy Cools, le geste chez Estaràs se fait sauvage, brut, primal. Sur la terre battue, craquelée par la sécheresse, se dresse un arbre mort. Parfois prostrés comme des bêtes traquées, quatre danseurs tanguent, se bousculent, parfois traversés par des spasmes. Les corps se cherchent, luttent, s'essoufflent, s'effondrent, retournent à l'état animal. «C'est vrai que les mouvements sont calqués sur des gestes primitifs et sur le mouvement animal», insiste la chorégraphe, qui dit même s'être inspirée du rituel des corridas.

La troupe créée par Alain Platel en 1984 poursuit donc sur sa lignée éclatée, faisant feu de tous les styles et ne se réclamant d'aucun. En puisant dans le passé fertile de ses interprètes, les Ballets C. de la B. accouchent d'une fois à l'autre d'oeuvres collectives marquées au fer rouge de la diversité. Patchagonia n'échappe pas à la règle, confirmant une fois de plus le credo de la troupe belge: «La danse s'inscrit dans le monde, et le monde appartient à tous.»