Danse - Le pidgin de la danse

Photo: Michael.Slobodian
Dans Punto Ciego, certains tableaux sont de petits bijoux de composition.
Photo: Photo: Michael.Slobodian Dans Punto Ciego, certains tableaux sont de petits bijoux de composition.

Lorsqu'on met deux populations de langues différentes ensemble, elles créent, pour se comprendre, un pidgin. Une nouvelle langue. Depuis les débuts de Rubberbandance Group, le chorégraphe Victor Quijada mêle ballet, hip-hop et danse contemporaine. Dans Punto Ciego, sa nouvelle création, ses influences sont si finement tissées qu'on ne les devine plus. Pari gagné pour Quijada, qui a bâti un pidgin dansé.

Dans Punto Ciego, le langage de Quijada prend sa propre personnalité. Tellement qu'on n'y reconnaît plus ni le hip-hop ni le ballet. La fluidité de la gestuelle aplanit le côté spectaculaire. Certains tableaux sont de petits bijoux de composition. Le premier quatuor autour d'un fauteuil. La bataille Quijada-Plamondon pour un veston, où se réunissent toutes les forces chorégraphiques de Quijada: ses portés inusités, l'humour et l'humain. Et la seule séquence réellement composée pour six danseurs, à la fin, qu'on verra deux fois, recto verso. Et qui nous fait souhaiter que Quijada s'attaque à d'ambitieuses séquences de groupes.

Le chorégraphe prend son temps pour développer ses thèmes. L'accumulation des tableaux transforme ce trait en défaut puisque, à la fin, le spectacle semble longuet. Vidéos, fausses entrevues, danse entre les spectateurs, jeu de manipulation du public, Quijada utilise différents moyens pour parler de la difficulté de s'ouvrir à l'autre, au groupe, de la solitude et des méfiances intimes. Ces ruptures et l'humour dynamisent la pièce. Sauf à la toute fin, où un double Quijada vidéo et en direct passe trop vite de l'humour à l'émotion et perd une partie du public en chemin. Si la musique, qui mêle techno et classique, colle bien à la gestuelle, le manque de variété sonore, sur 90 minutes, finit par lasser. Beaucoup de bémols? C'est que Punto Ciego est une belle pièce qui laisse deviner que son chorégraphe peut aller encore plus loin, peut risquer encore plus.

Punto Ciego reprend de larges pans de la précédente A/V Input Output. On retrouve ainsi les duos Quijada-Anne Plamondon. Si solidement ancrés, si rodés que les autres tableaux pâtissent par moments de la comparaison. Si la gestuelle est bien rendue par tous les interprètes, les danseurs ont une présence inégale. Anne Plamondon, particulièrement, vole le regard. Elle est ici carrément lumineuse. Fluide, gracieuse, flottante dans toutes les dimensions, elle donne toute sa magie au pidgin de Quijada.

Collaboratrice du Devoir

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Punto Ciego

Du Rubberbandance Group. Avec Louise Michel Jackson, Mariusz Ostrowski, Anne Plamondon, Victor Quijada, Lila-Mae G. Talbot et Frédéric Tavernini. À la Place des Arts jusqu'au 11 avril.

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