Danse - L'insoutenable élasticité de l'air

Le Rubberbandance Group en répétition
Photo: Le Rubberbandance Group en répétition

Punto Ciego: angle mort. Dans toutes les histoires, même en multipliant les perspectives, demeure une zone d'ombre. Un angle mort. Inspiré des romans de Milan Kundera et des films de Quentin Tarantino, le chorégraphe du populaire Rubberbandance Group, Victor Quijada, revient et explore ces taches aveugles.

Danseur de contemporain pour Twyla Tharp, de ballet pour les Grands Ballets canadiens de Montréal, entre autres, Victor Quijada a longtemps mené une double vie. «Il y avait la danse que je faisais le jour dans les studios et celle que je faisais le soir», raconte-t-il, sautant sans cesse de l'anglais au français. Féru de hip-hop, nourri de danses de rue et des acrobaties spectaculaires du breakdance, il décide de composer son langage hybride. Naît donc en 2002 Rubberbandance Group (RBDG), fondé avec la danseuse et codirectrice artistique Anne Plamondon. Le succès est au rendez-vous.

Le crash du b-boy et de la ballerine

Dans cette nouvelle création, les fans reconnaîtront des extraits de la précédente AV Input-Output. Les vidéos de René-Pierre Bélanger sont reprises, comme le duo Quijada-Plamondon, maintenant tissé dans les interventions de quatre autres danseurs. Chaque interprète dansera sa vision de la réalité, de ce qui se passe. Selon Plamondon, Quijada affine dans Punto Ciego sa manière de chorégraphier. «Tous les éléments qui l'intéressent et avec lesquels il a déjà travaillé se raffinent. Casser le quatrième mur, impliquer le public, le surprendre. Victor devient plus agile dans sa façon de faire. Le mouvement aussi se complexifie.» Et ce mélange unique de ballet et de hip-hop évolue aussi. En se tissant plus serré comme en passant violemment d'un extrême à l'autre.

Plamondon poursuit: «On voit en Victor quand il danse cette extraordinaire bataille, cet extraordinaire mariage entre ces genres. C'était crucial pour lui de créer des ponts entre ses langages. C'est "gutsy" comme idée de mettre des b-boys de la rue dans un studio avec une ballerine comme moi, une fille purement issue du studio.» Une démarche dans laquelle ils ont plongé, à l'aveugle, sans trop se poser de questions. Quijada en rit encore, en se bandant les yeux de la main: «Il y a eu un "crash". Mais comme pour un accident de voiture au bord de l'autoroute, on ne pouvait résister à l'envie de regarder. On travaille avec la beauté de ce mélange, la magie de ce "crash". Et sa laideur.»

Décliner le verbe « art »

Pour Punto Ciego, Quijada s'est entouré essentiellement de danseurs formés au ballet. Il y retrouve la rigueur et l'exactitude qu'il cherche. «Quand même, ajoute Plamondon, on demande à des ballerines qui sont déjà d'excellentes interprètes d'apprendre à se tenir sur la tête...» Et à travailler en donnant une élasticité à l'air, une résistance à leurs mouvements qui vient du breakdance. À 32 ans, si Quijada danse toujours dans ses pièces, il ne sent plus le besoin d'être sur scène.

«Je suis très satisfait de la carrière d'interprète que j'ai eue. J'ai dansé beaucoup de choses et je n'ai pas créé la compagnie pour continuer à performer, mais pour avoir un véhicule pour explorer ma voix. J'avais des idées définies sur les façons de réunir différentes parts de mon histoire et de ma vie. C'est important pour moi d'apprendre à transférer. Ce qui me satisfait maintenant, c'est de voir s'incarner une vision, une image que j'avais dans ma tête.» Et comme son langage naît d'une bataille intime, d'états de corps distincts à réconcilier, Quijada demeure l'un des meilleurs porteurs de son propre style. L'important pour lui n'est plus la scène, mais la communication. Avec ses danseurs comme avec le public. Son désir est de laisser des traces.

«Il ne faut pas confondre: art n'est pas un nom, mais un verbe, poursuit Quijada en anglais. Avec un "A" majuscule. Comme dans "my Art". Ou dans "We need to continue Arting".» Car pour lui, l'art ne peut pas être hermétique, fermé sur une élite. «Comme interprète, j'ai dansé tellement de pièces en me demandant qui allait venir voir ça, ce que ça voulait vraiment dire...» Souci d'accessibilité, donc. Quijada ressent un malaise quant à certaines catégorisations de l'art. «Je ne travaille pas pour un public spécifique. Je travaille pour tout le monde.» RBDG porte une attention particulière à ses communications, à sa façon de se présenter. Le nom de la compagnie, les mots comme «rubber», «hip-hop» et «ballet» servent à piquer la curiosité, à attirer dans les théâtres de danse des gens qui n'ont pas l'habitude d'y mettre les pieds.

L'avantage du mot

«Un ami m'a déjà dit, en sortant du cinéma: "Est-ce que tu penses que la danse peut apporter ce type d'émotions au public?" Ça m'a fait réfléchir.» Quijada pèse ses mots, en traçant des cercles de sucre sur son bol de café. «Les livres et les films ont l'avantage du mot, qui peut mettre un contexte, dire quelque chose. J'ai toujours été attiré par l'idée de mettre ce contexte autour du mouvement, de l'image, pour accélérer ce "je comprends" du public.» Et ballet, hip-hop, break, théâtre, vidéo, trame narrative, tous les moyens sont bons pour toucher le public.

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Collaboratrice du Devoir

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Punto Ciego

Production Rubberbandance Group. À la Place des Arts, du 25 mars au 11 avril