Danse - Les fils et les coutures

Karine Ledoyen, figure montante de la danse à Québec, présente pour la première fois en salle à Montréal son travail chorégraphique. Cibler est une réflexion sur la mort, sur l'impact d'un décès sur ceux qui restent.

Fils d'Ariane ou fils de la vie coupés par les mythologiques soeurs Parques, la scène est coupée par un rideau de brins de laine colorés. Le décor de Cibler est le cinquième personnage. Des brins de laine qui seront coupés, tirés, noués, attachés à un corps. Ledoyen a l'habitude de composer des oeuvres accessibles, des chorégraphies qui bougent et où le spectateur ne se prend pas la tête. Les symboles de Cibler s'en ressentent. Fleurs mortuaires, trois Grâces, corps qui se remplacent sur une tombe, les images qu'elles composent sont faciles à comprendre mais demeurent superficielles et s'étirent souvent sans gagner en poids émotif ou en texture. Cette danse théâtre aurait gagné à choisir clairement le récit et à utiliser à fond la comédienne Sophie D. Thibault, ou à adopter résolument l'abstraction. Sur une trame sonore usante à force d'être touffue, la formule de la construction chorégraphique est simple. Des soli à relais, des unissons. La gestuelle est faite de gestes lancés, de grands battements de jambes, d'ondulations de la colonne. Les jeunes danseuses s'y frottent. La pièce est déjà rodée, et ça paraît. Mais qu'elles sont difficiles, qu'elles sont impitoyables ces pièces qui demandent une énergie du désespoir. En ce soir de première où Ariane Voineau remplaçait au pied levé une Julie Belley blessée, on aurait voulu que les interprètes se jettent avec moins de politesse. Qu'elles profitent effrontément de tous les coins du grand plateau de l'Agora de la danse. Sonia Montminy touche par moment à ce second souffle dont la gestuelle a besoin pour gagner en personnalité. La nervosité peut expliquer cette retenue physique. Certains effets, comme la neige artificielle de la finale ou la cible de lumière au plancher, dans les couleurs primaires des éclairages, font déborder les images vers le kitsch. Ledoyen prend le risque de se lancer dans un propos plus grave mais son écriture chorégraphique a besoin de s'affiner, de gagner en subtilité pour faire naître l'émotion. Car pour l'instant, on voit encore et les fils, et les coutures.

***
Collaboratrice du Devoir

À voir en vidéo