Compressions fédérales - Un producteur italien au secours de La La La Human Steps

La La La Human Steps ne pourra présenter Amjad en Italie que grâce au finacement du producteur.
Photo: La La La Human Steps ne pourra présenter Amjad en Italie que grâce au finacement du producteur.

La politique du gouvernement Harper en matière d'aide aux tournées fait déjà mal aux artistes canadiens à l'étranger. La réputée compagnie de danse La La La Human Steps (LLLHS) vient d'éviter le pire, grâce à un producteur italien qui a sauvé in extremis, en puisant dans sa poche, la venue prochaine de la troupe en Italie.

Confrontée à une chute marquée de ses dernières subventions, la troupe fondée par Édouard Lock avait dû annoncer à regret l'automne dernier à ses partenaires italiens l'annulation de la représentation d'Amjad, le dernier opus de Lock, dans la ville de Ferrare. Consterné par cette situation, le directeur du théâtre de Ferrare, Gisberto Morselli, a mis les bouchées doubles et a même rogné dans son propre budget pour pallier le manque à gagner qu'accusait la troupe de danse canadienne.

De la même façon, les agents de LLLHS en Italie ont pressé la troupe canadienne d'éviter une annulation, de nature à entacher sérieusement leurs relations d'affaires en Europe.

«Quand ils nous ont dit qu'ils annulaient, je leur ai dit, "ce n'est pas possible!" Le théâtre était déjà sold out, car ils avaient eu un grand succès avec leur spectacle précédent, Amélia. Nous avons dû partager les coûts de transport et d'hébergement pour éviter l'annulation du spectacle», a expliqué au Devoir, Gisberto Morselli, directeur du Teatro comunale de Ferrare, une institution vieille de plus de 200 ans, construite en 1798.

M. Morselli, qui a fait des entorses à ses règles habituelles pour ne pas avoir à annuler la venue très attendue d'Amjad, s'inquiète par ailleurs de l'avenir des troupes canadiennes, lui qui espère aussi inviter l'an prochain Les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) et Ex Machina de Robert Lepage. Il a d'ailleurs déjà contacté le directeur des GBCM pour savoir s'il y avait un risque que, lui aussi, lui fasse faux bond.

La réalité des compressions canadiennes commence donc à faire tache d'huile dans les décisions des programmateurs et des diffuseurs étrangers.

«C'est une situation très préoccupante, car la conjoncture économique est difficile pour nous aussi en Europe. On espère que les compagnies auront le soutien de votre gouvernement, car sinon les coûts deviendront trop élevés pour que l'on invite des troupes canadiennes. Il risque d'être plus facile de se tourner vers des troupes européennes pour notre programmation», indique le directeur italien.

Crédibilité en jeu

Gisberto Morelli se désole de cette situation, car les créations de plusieurs compagnies canadiennes sont très appréciées par le public italien. Ferrare était le seul arrêt prévu cette année en sol italien pour la tournée européenne d'Amjad.

«Avec La La La Human Steps, nous avons fait un effort parce que c'est un grand événement et que l'impact d'une annulation aurait été mal reçu par le public. Édouard Lock est un des plus grands chorégraphes canadiens, il est très connu ici», a-t-il insisté.

Pour l'instant, LLLHS a donc pu compter sur un allié de taille et sauvegarder son image professionnelle en Europe. Mais pour ce faire, confirme Anik Bissonnette, la nouvelle directrice de LLLHS, la troupe a dû multiplier les acrobaties budgétaires, quitte à fragiliser ses finances pour l'avenir. «Nous avons travaillé avec M. Morselli pendant des mois comme des damnés pour ne canceller [sic] aucun spectacle, honorer nos engagements et sauver la réputation de la compagnie. Mais pour cela, on est en train de fragiliser La La La», déplore-t-elle.

Selon Anik Bissonnette, ce genre de situation risque d'hypothéquer à moyen terme la crédibilité des compagnies canadiennes outre-mer et de leur faire perdre toute compétitivité sur le plan commercial. Sans compter les pertes d'emplois (une trentaine à temps plein pour LLLHS) qui pourraient résulter de la perte de contrats futurs.

La tournée d'Amjad de la troupe d'Édouard Lock se poursuit pour l'instant à guichets fermés en France et s'arrêtera finalement le 1er avril prochain, plusieurs mois plus tard que prévu, sur la scène bicentenaire de Ferrare.

«Sans les programmes de tournée, La La La ne serait pas ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Nous avons maintenant une réputation d'excellence à travers le monde», soutient Anik Bissonnette qui ne voit pas comment la compagnie pourra poursuivre son formidable rayonnement à l'étranger sans programme de subventions pour la tournée. Depuis 2007, Amjad a été présenté plus de 120 fois en Amérique, en Asie, au Moyen-Orient et en Europe.

Inquiétudes

Les maux de tête causés par l'abolition des programmes d'aide aux tournées ProM'art et Routes commerciales (7 millions), supprimés l'été dernier par le gouvernement Harper, ne font d'ailleurs que commencer. L'impact de ces compressions ne se fera pleinement sentir qu'après le 1er avril (date prévue de l'abolition des programmes) et lors de la saison 2010, date au-delà de laquelle plusieurs compagnies auront à décider si elles peuvent encore ou non signer des engagements fermes avec des diffuseurs étrangers.

Selon Alain Dancyger, directeur général des Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM), «la crédibilité du Canada et de notre compagnie est en cause». Ce dernier a récemment dû tenter de calmer l'inquiétude de diffuseurs européens qui avaient eu vent de l'affaire du théâtre de Ferrare. «Des diffuseurs m'ont demandé des garanties, et m'ont même averti qu'ils auraient peut-être à nous mettre "en option" après d'autres troupes», déplorait-il récemment en entrevue au Devoir.

Cette instabilité pourrait miner des années de travail investi pour faire percer les compagnies de danse québécoises et canadiennes sur le marché international, estime le directeur des GBCM.

Selon des sondages réalisés par la Conférence internationale des arts de la scène l'automne dernier, il est prévisible que 3300 représentations à l'étranger, quelque 2000 emplois et pas moins de 24 millions en revenus directs soient perdus d'ici trois ans en raison du retrait des programmes d'aide à la tournée aux compagnies artistiques canadiennes.

À voir en vidéo