Danse - La porno est-elle l'avenir de la danse?

Dans Warning, Dave St-Pierre ouvre les jambes de ses interprètes.
Photo: Dans Warning, Dave St-Pierre ouvre les jambes de ses interprètes.

«Est-ce que c'est encore un show de zizis qui tournent?» Cette boutade lancée par un spectateur en dit long sur la réputation de la danse. On ne s'étonne même plus de voir les corps dans leur plus simple appareil. Mais depuis quelque temps, le nu ne suffit plus. Les jambes des filles sont écartées, les danseurs affublés de strap-on. Est-ce la naissance de la pornochorégraphie?

Dénoncer

«Il y a toujours eu du nu sur scène, depuis les Grecs et les Romains», rappelle Michel Vaïs, des Cahiers de théâtre Jeu. Chaque culture passe différentes étapes pour s'effeuiller de sa pudeur. «D'abord le nu immobile, voilé», puisque tant que le corps ne bouge pas, il demeure statuaire. Vient ensuite le mouvement. Isadora Duncan a été au début du XXe siècle une des premières à le revendiquer: «Ce qu'il y a de plus noble en matière d'art, c'est le nu. Seule la danseuse l'a oublié, qui devrait d'autant mieux s'en souvenir que le corps est son instrument.» L'exposition du génital est une nouvelle étape de cette évolution.

En France, en novembre dernier, Cecilia Bengolea et François Chaignaud présentaient Pâquerette, un duo pour deux interprètes et deux godemichés. Tous les orifices étaient pris à partie. En 2006, Ann Liv Young faisait aussi bon usage du godemiché dans son solo Blanche-Neige. Succès de salle assuré. Ici, Dave St-Pierre a ouvert dans Warning les jambes de ses interprètes. Pour Orphée et Eurydice, Marie Chouinard offre des simulacres de coït et des hommes ornés de strap-on. Il y a peu, ces images étaient confinées aux pages des magazines X.

La directrice de Mandala Situ, Marie-Gabrielle Ménard, explique comment elle s'est ouvert les jambes pour St-Pierre, dans un gros plan sur son sexe éclairé par un néon industriel. «Il me demandait de personnifier une poupée gonflable, enveloppée de plastique. Puis il a voulu faire une créature mi-humaine. Quand il a intégré la femme, ça m'est revenu en pleine face que c'était ma propre sexualité que j'étais en train d'exposer.»

Pour la danseuse, la scène se voulait dénonciatrice, en reprenant hors contexte une image porno. «Je ne sais pas si c'est la bonne voie pour dénoncer. Ça m'aurait pris un seul spectateur qui aurait fait un signe clair que cette image-là est allée trop loin. On était vraiment préparées à ce que quelqu'un réagisse, vienne nous fermer les jambes ou crie de la salle. Ce n'est pas arrivé. On s'est dit: ayoye, qu'est-ce qu'il aurait fallu faire?»

La professeure de l'UQAM Michèle Febvre nomme la tendance «porno(choré)graphie». Elle note un glissement de scènes vues dans les clubs privés vers l'Usine C et le Festival TransAmériques. Philippe Verrièle, auteur de Danse et érotisme: la muse de mauvaise réputation, va plus loin. La pornographie serait l'avenir de la chorégraphie. «En face de la tendance la plus sèche et la plus intellectuelle des chorégraphes contemporains, la pornographie est l'avenir de la danse. [...] Il est temps que les chorégraphes se chargent d'établir une forme nouvelle de la danse qui sera la danse réellement érotique et non cette prétention à un érotisme par essence, sans oeuvres et sans réalité.»

Jusqu'où aller? La performance, petite soeur délinquante et avant-garde des arts, laisse voir que le cul n'a pas fini de s'exposer. En 1975, Carolee Schneeman déroulait de son vagin un texte qu'elle lisait au public. Plus récemment, l'ex-prostituée Annie Sprinkle invitait les spectateurs à la spéléologie intime, spéculum et lampe de poche fournis. À Lyon, l'artiste marginale Marie-Claire Cordat pénètre ni plus ni moins des fourchettes dans son vagin.

S'il tient à différencier la danse et la performance, Dave St-Pierre admet qu'il y a escalade. «Je suis arrivé à un certain niveau de trash: j'ai mis des filles les jambes écartées. Un jour je vais peut-être leur faire entrer un doigt. Ça va toujours aller plus loin.» Pour lui, le dépassement des tabous est essentiel pour faire sa marque. «Au Canada, Marie Chouinard a pissé sur scène, simplifie-t-il. Édouard Lock a mis une fille nue avec une moustache qui se garrochait comme une déchaînée et qui se masturbait. Regarde où ils sont rendus. Pour moi, en tant que créateur, le trash est un passage obligé.» Est-ce la naissance de la soft et de la hard danse contemporaine?

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Collaboratrice du Devoir

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