Danse - Le corps usé de la danse

Les blessures sont fréquentes en danse contemporaine.
Photo: Jacques Grenier Les blessures sont fréquentes en danse contemporaine.

Quatre-vingt-quatorze pour cent des danseurs se blessent au moins une fois en seize mois. C'est une fréquence comparable à celles observées dans le sport professionnel. Pas étonnant, devant ces chiffres, que la chercheure de l'UQAM Sylvie Fortin se soit attardée sur la santé des danseurs. Le résultat: le livre Danse et santé. Du corps intime au corps social.

Sous la direction de Fortin, le bouquin propose une quinzaine d'études différentes et réunit les travaux de plusieurs chercheurs de la danse. La force de l'ensemble est d'envisager la santé sous plusieurs angles, médical, psychologique et politique. Les jeux de pouvoirs entre chorégraphe et interprètes, le besoin d'une syndicalisation du métier et l'utilisation de techniques somatiques dans la formation sont quelques-uns des nombreux sujets abordés. Mais c'est la lourdeur des mentalités du milieu de la danse et les paradoxes dangereux qu'elles imposent au corps qui font le plus réfléchir.

La danse contemporaine est née en réaction aux codes et aux corps formatés du ballet. Le désir de dire autre chose, autrement, de présenter une autre beauté a poussé les Isadora Duncan, Loïe Fuller et Ruth St-Denis à faire craquer les carcans. Quelques décennies plus tard, la danse contemporaine ne semble plus, dans sa manière de se penser, aussi... contemporaine.

«Le discours dominant en danse est calqué sur celui de la danse classique qui valorise un corps idéal où prédominent les critères de beauté, de minceur, de virtuosité, de dévotion et d'ascétisme», lit-on dans une étude de Sylvie Fortin, Adriane Vieira et Martyne Tremblay.

Le milieu de la danse continue d'intégrer une esthétique de la douleur, du silence des interprètes et du dépassement des limites. Les corps doivent être dociles et performants, et ne pas reculer devant la fatigue ou l'excès. Et les danseurs, ces grands passionnés, sont parfois les premiers à résister à une nouvelle façon de penser leur art.

Masochisme

«Être danseur, c'est mettre en corps une identité», expliquent plus loin Turner et Wainwright. D'où la difficulté de remettre en question certains enjeux. Puisque alors tout bouge et tremble. Corps souple, pensée rigide, pour continuer à carburer au-delà de ses limites. Et puisque pousser les barrières est souvent perçu comme nécessaire à l'innovation et à l'originalité, Sylvie Fortin, Sylvie Trudelle et Geneviève Rail en déduisent que «la perception des sensations morbides est façonnée par le milieu artistique de la danse qui en procure le sens». Un plaisir masochiste, un autoérotisme peuvent naître de ces «ça fait mal, donc ça fait du bien» et s'entremêler à l'adrénaline et au pur plaisir de bouger. «Bien que la modernité en danse ait désiré un corps créateur, un corps relieur, un corps poétique, interstitiel, vivant, ouvert, poreux, explique Aurore Després, force est de reconnaître son relatif échec tant il s'avère difficile de renouveler nos idéologies.»

En entrevue, l'idéatrice du livre Sylvie Fortin tend dans cette direction. «Ma position personnelle, c'est qu'il y a un discours et une vision du corps dominants, très près du corps de la danse classique.» Certaines études en cours, dont les résultats ne sont pas encore publiés, démontrent que les ballerines qui font la transition vers le contemporain notent de grandes différences entre les deux mondes, révèle Fortin. «Mais on tend vers ce modèle de corps classique, même si la hiérarchie est beaucoup moins forte en danse contemporaine et marque moins les relations interpersonnelles.»

Presque toutes les conclusions tirées par ce livre tendent à confirmer la nécessité pour les interprètes de retrouver une autorité intérieure. Une connaissance personnelle du corps qui ne serait pas contaminée par les valeurs parfois malsaines du milieu. Une question surgit à la lecture: Que seraient les oeuvres créées dans ces conditions? Aurore Després suggère qu'elles seraient plus intimes. «Force est de constater qu'en ce début du XXIe siècle les pratiques de danse de formation ou de création, où le morcellement du corps conduit au technicisme et au formalisme, restent fréquentes tandis que celles où l'acte de danser se donne comme la possibilité d'une véritable expérience singulière et sensible de l'altérité restent rares, précieuses et résistantes.»

Malgré un jargon universitaire qui rend sa lecture austère, la rigueur du travail et les pistes de réflexion qui naissent font de ce livre un essentiel pour qui veut penser la danse et la représentation du corps. Bien sûr, l'ensemble est inégal, tant dans les approches que dans les tons, mais il réflète la complexité de la question. Car, ainsi que le rappelle cette citation de Nietzsche nichée au détour d'une page, «le corps est une pensée plus surprenante que jadis l'âme».

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Collaboratrice du Devoir

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Danse et santé. Du corps intime au corps social

Sous la direction de Sylvie Fortin

Presses de l'Université du Québec

Québec, 2008, 316 pages

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