Danse - Casse-Noisette, une bouée en temps de crise

Depuis 45 ans, Casse-Noisette est présenté presque à guichets fermés à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.
Photo: Depuis 45 ans, Casse-Noisette est présenté presque à guichets fermés à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Conte de fées sur fond de féerie d'hiver, le ballet Casse-Noisette attire chaque année des hordes d'enfants avec son histoire magique. Mais cette année, ce sont les compagnies de ballet qui ont plus que jamais besoin du comte Drosselmeyer et de la fée Dragée pour les tirer de l'impasse financière.

Ironiquement, le conte créé par Hoffmann en 1819, devenu un pilier du répertoire du ballet classique, sert littéralement de bouée financière ces jours-ci à des compagnies comme les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM), le Ballet national du Canada et, surtout, le Ballet de Colombie-Britannique (Ballet BC), plus que jamais ébranlés par la crise financière et l'abandon des programmes d'aide fédéraux aux tournées.

Jeudi, le Ballet BC a échappé de peu à la faillite après avoir réussi in extremis à vendre 12 000 billets de la production Casse-Noisette, qu'interprétera le Ballet de Moscou du 28 au 31 décembre prochain à Vancouver. N'eût été l'achat de 1000 billets par un philanthrope, au coût total de 42 000 $, la compagnie, acculée à une dette de 450 000 $, était dans la dèche. Les danseurs, qui avaient déjà été mis à pied à la fin du mois dernier, seront de retour au travail en janvier.

Même si la situation n'est pas aussi préoccupante à Toronto et à Montréal, à l'heure où les gouvernements se désengagent, le classique de Tchaïkovski est devenu un incontournable du temps des fêtes, non seulement pour le public, mais pour assurer la viabilité financière des grandes troupes.

Le directeur général des GBCM, Alain Dancyger, convient que la manne apportée par Casse-Noisette sert littéralement à asseoir les finances de sa compagnie, dont le budget annuel s'élève à 10 millions de dollars. «À elle seule, la production Casse-Noisette représente 21 % de notre chiffre d'affaires et rapporte 2,2 millions de dollars», soutient-il.

Dieu soit loué pour les GBCM, depuis 45 ans Casse-Noisette est présenté presque à guichets fermés à la salle Wilfrid-Pelletier de Place des Arts, avec 92 % de sièges vendus. Avec 35 000 spectateurs chaque année, l'opération pèse très lourd dans les revenus de la compagnie et dans ses stratégies de développement. Le conte d'Hoffmann sert d'appât pour les non-initiés, qu'on espère ensuite attirer aux autres présentations de la troupe.

En cet automne assombri par la crise financière, les Grands Ballets ont mis le paquet pour promouvoir les ventes de cette locomotive, favoriser les ventes de groupes et même développer de nouveaux publics auprès des communautés culturelles. «Nos études montrent que la moitié des spectateurs voient Casse-Noisette pour la première fois, et qu'une personne revient en général tous les trois ans. À Montréal, Casse-Noisette est devenu un phénomène transgénérationnel», affirme M. Dancyger.

Pour maintenir cette popularité, les GBCM doivent toutefois investir chaque année de 150 000 à 200 000 $ dans la remise à neuf des costumes et des décors, conçus respectivement par François Barbeau et Peter Horne. Cette année, c'est toute la distribution des petites et grandes souris qui bénéficiera de costumes frais sortis des ateliers. Constamment remaniée, la production doit garder toute sa «brillance», assure le directeur des Grands Ballets. «Notre Casse-Noisette est l'une des plus belles versions en Amérique du Nord et doit le rester. C'est le seul spectacle qui a gardé aussi longtemps l'affiche dans une même salle du Canada dans toute l'histoire des arts de la scène», dit-il.

En effet, depuis la première levée de rideau en 1964, Casse-Noisette a été vu par plus de deux millions de spectateurs.

Nuages au pays

de la fée Dragée

Mais la crise mine l'aura de Casse-Noisette. Cet automne, la campagne du fonds Casse-Noisette, créé il y a 11 ans pour amasser des sommes pour la compagnie et permettre à 1800 enfants défavorisés de voir cette production féerique, traîne. La récession frappe de plein fouet. «On sent déjà un ralentissement. La campagne entamée rapporte déjà 100 000 $ de moins que l'an dernier. Les compagnies privées ont gelé leurs fonds ou ont décidé de donner ailleurs», déplore M. Dancyger.

À Toronto, où le Ballet national du Canada subira une perte de 900 000 $ chaque année en raison des revenus moindres générés par un fonds de capitalisation de 20 millions, Casse-Noisette est aussi le sauveur du moment. «Les ventes ont connu une baisse notoire à l'automne, mais nous sommes soulagés que les ventes pour notre Casse-Noisette s'annoncent meilleures que l'an dernier», a déclaré cette semaine Kevin Garland, directeur général du Ballet national du Canada.

Passé cet «effet Casse-Noisette», les troupes de ballet, privées du soutien fédéral à la tournée, s'apprêtent toutefois à affronter une réalité qui s'annonce beaucoup moins rose que le pays de la fée Dragée. Heurté de plein fouet par l'abandon de ces programmes de tournée, Alain Dancyger se dit très inquiet pour l'avenir. Cet automne, la tournée américaine des GBCM, qui devait faire arrêt dans 16 villes, a été réduite à peau de chagrin, avec seulement quatre destinations. «On vit le syndrome de la baignoire qui se vide. On génère 20 % plus de dons provenant du privé chaque année, mais on perd chaque année environ le même montant en fonds publics», déplore ce dernier.

Ironie du sort, la compagnie doit gérer cette décroissance du soutien de l'État au moment même où sa notoriété connaît un essor sans précédent sur la scène internationale. Depuis le passage des Grand Ballets à Paris en juillet dernier à l'occasion des Étés de la danse, propositions et contrats de tournée à l'étranger s'accumulent en effet aux bureaux de la compagnie. Invitée à prendre part aux festivités entourant les 100 ans de Tel-Aviv, la troupe doit effectuer sa première tournée au Moyen-Orient le printemps prochain et a été approchée pour tourner en Grande-Bretagne en 2010.

«Nous n'avons pas l'argent pour y aller, mais on espère qu'il se dégagera une solution d'ici là. Nous avons des propositions comme jamais, mais le fait d'éliminer ProM'art [subventions à la tournée] vient tuer les Grands Ballets sur le marché international», dit le directeur de la troupe.

Les GBCM ont déjà dû dire non à une invitation faite par la Pologne et se concentrer sur des destinations offrant des cachets plus substantiels. D'autres contrats à l'étranger pourraient tomber si la troupe n'arrive pas à rassembler des fonds pour couvrir les frais de déplacement autrefois couverts par les subventions fédérales. «Je suis inquiet mais pas pessimiste car, dans notre cas, on gère tout de même une compagnie en forte croissance», se rassure Alain Dancyger.

Pour mettre un peu de baume sur leurs incertitudes, les GBCM se confortent donc pour l'instant en invitant le public à succomber aux charmes de Clara, de Fritz, du comte Drosselmeyer et des personnages colorés du monde imaginaire de Casse-Noisette, mis en musique par Tchaïkovski, histoire d'oublier la crise quelques instants.

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Casse-Noisette

Chorégraphie de Fernand Nault, produite par les Grands Ballets canadiens de Montréal à la salle Wilfrid-Pelletierde la Place des Arts.

Du 13 au 30 décembre, matinées et soirées.

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