Sur la toile

«Essayez de ne pas me considérer comme une femme, mais comme un peintre» , réclame Anna Galactia. Tout est là. Devenir une artiste et non pas un peintre-femme. Avoir le droit de revendiquer par son art, peu importe son sexe et peu importe qui commande l'oeuvre.

L'histoire se passe en 1571, mais ça aurait pu être hier. Pour clamer sa victoire dans la bataille de l'Épante, la ville de Venise passe une commande à Anna Galactia, peintre fictive, mais inspirée d'Artemisia Gentileschi. Toutefois, l'artiste payée par les contribuables ne peut se résoudre au sage portrait qu'on lui commande. Elle veut montrer la chair à vif, le sang, la violence de la dite bataille. Elle veut «parler pour les morts».

Ils seront nombreux à vouloir décourager la signora Galactia de se plonger dans l'art réaliste. Pour faire avancer la cause des femmes artistes, pour qu'elle ne finisse pas en prison, on la supplie d'adoucir un peu son portrait. En vain.

Dans le rôle-titre, Marie Gignac reprend du service comme actrice après les brillantes mises en scènes de Cyrano de Bergerac ou des Mains sales, de Sartre. Il s'en est fallu de peu pour que l'on fasse de ce grand personnage une artiste au bord de la folie, avec ses cheveux hirsutes, ses pieds nus et sa jaquette blanche. Le jeu tout en retenue de Marie Gignac coupe l'herbe sous le pied de cet habit à la limite du symbole facile.

Gill Champagne signe une de ses mises en scènes les plus riches. Plus encore, on sent qu'il s'est follement amusé à construire un terrain de jeu pour son impressionnante distribution d'acteurs et de danseurs. Son habituel scénographe, Jean Hazel, a imaginé une sorte de mur d'escalade avec ses trous, ses paliers, ses harnais, auxquels s'accrochent les interprètes. Au bas de ce mur, les danseurs émergent parfois d'un bassin, trempés d'eau, comme souillés par le sang de la guerre.

Le ménage comédiens-danseurs est fort heureux: ces derniers sont les personnages de cette fresque, soldats blessés, issus de l'imagination de la peintre. Au fil de ses recherches, de ses croquis, ils apparaissent tantôt accrochés par les pieds au mur, sacrifiés au combat, ou, à même le sol, recouverts d'un papier à dessin. On ne la verra jamais cette toile, pourtant, on sort du spectacle avec l'idée qu'on pourrait la reconnaître dans un musée.

Et Barker... c'est Barker! Cinglant, direct, avec l'hypocrisie de l'establishment en travers de la gorge. Avec Anna Galactia, il a su créer une sorte de supra-icône qui regroupe toutes les femmes artistes brimées, voire tous les artistes censurés, pris entre la nécessité de la subvention et le désir de libre expression... Gill Champagne l'a parfaitement compris et adroitement transposé sur scène.

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Collaboratrice du Devoir

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Tableau d'une exécution

De Howard Barker. Mise en scène de Gill Champagne. Chorégraphie de Karine Ledoyen. Au Théâtre du Trident, jusqu'au 29 novembre.