Danse - Hommage à Kylián le Magnifique

Pour Anick Bissonnette, Kylián se démarque par sa très grande musicalité et la pureté de ses lignes.
Photo: Jacques Grenier Pour Anick Bissonnette, Kylián se démarque par sa très grande musicalité et la pureté de ses lignes.

C'est une vieille histoire d'amour qui lie Anick Bissonnette et Jirí Kylián, du Nederlands Dans Theater (NDT). Cette histoire, c'est celle qu'elle a choisie pour faire ses propres adieux à la scène, et pour lever son chapeau à Kylián le Grand, Kylián le Magnifique, ce maître de la danse qui a façonné le visage d'une des troupes les plus marquantes du dernier siècle.

Sans le savoir, les destins de Kylián et d'Anick Bissonnette ont failli se croiser il y a déjà 20 ans, quand la danseuse décidait de quitter le Ballet Eddy Toussaint en 1989. Après avoir vu un spectacle donné par le Nederlands Dans Theater à Ottawa, Anick, soufflée par le travail de Kylián, rêve alors d'aller auditionner pour se joindre à la célèbre troupe néerlandaise.

Mais le sort en décida autrement. Avant de faire ses valises, elle reçoit un appel des Grands Ballets canadiens (GBC) qui lui déroulent le tapis rouge et l'invitent, elle et son partenaire de l'époque, le danseur Louis Robitaille, à se joindre à la compagnie.

Ce n'est qu'un fabuleux retour des choses si elle fait aujourd'hui ses adieux à la scène en renouant avec son premier coup de foudre. Même si elle n'a jamais pu danser pour la troupe de Kylián, l'ombre du chorégraphe a plané sur toute la carrière d'Anick Bissonnette. En 18 ans aux Grands Ballets canadiens, elle y a dansé plusieurs de ses oeuvres et a présenté depuis 2003, avec Mário Radacovsky, un ex-danseur du NDT devenu directeur artistique du Ballet national de Slovaquie, plusieurs des duos du grand maître slovaque sur plusieurs scènes du monde.

Or, en décembre, ce géant de la danse du XXe siècle, après plus de 30 ans passés à la barre du NDT, tirera sa révérence. Les deux danseurs, qui lui vouent une admiration sans borne, décidaient il y a deux ans de lui concocter cet hommage qui réunit plusieurs extraits de ses oeuvres et de celles de jeunes chorégraphes à qui il a ouvert les portes du NDT, le tout ponctué d'entrevues réalisées avec lui aux Pays-Bas. «Quand on admire une personne, on veut que tout le monde la connaisse. C'est ce qui nous a motivés à réaliser ce projet. On voulait que les gens voient son travail, mais l'entendent aussi parler de son amour et de sa vision incroyable de la danse», insiste Anick Bissonnette.

Kylián le mentor

Né à Prague en 1947, Jirí Kylián a été formé au Conservatoire de Prague avant de se joindre au Ballet royal de Londres. En 1973, il est invité à créer une première chorégraphie pour le NDT, alors perçue comme une des compagnies les plus novatrices au monde. Il en deviendra le chorégraphe attitré jusqu'en 1999, créant pour le NDT pas moins de 72 oeuvres et une vingtaine pour d'autres compagnies. Il fera aussi preuve d'un incroyable esprit d'ouverture en invitant de jeunes chorégraphes à créer pour sa troupe, dont Nacho Duato, Patrick Delcroix, Paul Lightfoot/Sol Leon et Johan Inger.

Éminemment charismatique, Kylián est un motivateur-né, un être exigeant qui façonne les danseurs à sa main et les nourrit par son incroyable force créatrice. On parle d'ailleurs d'un «style Kylián», que ses plus fidèles danseurs s'évertuent à propager dans le monde en offrant des ateliers à diverses compagnies de ballet. «J'ai eu l'occasion de travailler en studio avec lui et ç'a été un des plus beaux moments de ma carrière», raconte Anick Bissonnette.

Mário Radacovsky, qui a dansé sept ans pour Kylián, le décrit comme un homme d'une culture exceptionnelle et d'une générosité sans borne. «C'est une encyclopédie vivante. Il est d'une telle générosité qu'il n'hésite pas à venir me voir à Brastilava pour me donner des conseils et voir si ma compagnie se porte bien!», dit-il.

Kylián, qui ne voyage plus guère, ne sera malheureusement pas à Montréal pour assister à ce puissant hommage qui présentera Petite mort (1991), trois duos interprétés par Bissonnette et Radacovsky sur de célèbres concertos pour pianos de Mozart. Plusieurs ex-danseurs du NDT danseront Wing of Wax (1997), une oeuvre créée sur les Variations Goldberg de Bach. Pas moins de 14 danseurs du Ballet national de Slovaquie interpréteront Un Ballo (1991), un ballet de Kylián dansé sur une musique de Ravel. Une oeuvre de Leon/Lightfoot, Susto (1994), et de Johan Inger, Couple of Moments (1997), compléteront ce tableau destiné à célébrer le précieux legs du grand maître slovaque.

Réunissant des danseurs de trois générations, le programme reflète parfaitement la vision de Kylián, qui a toujours cru aux «dimensions multiples dans la vie d'un artiste», en créant trois troupes au sein du NDT, dont une dédiée aux danseurs de plus de 40 ans.

Pour Anick Bissonnette, Kylián se démarque par sa très grande musicalité et la pureté de ses lignes. Un style éminemment esthétique, rappelant parfois Balanchine, qui exige des heures de travail. «Chez lui, chaque mouvement, chaque détail a un sens. Il y a des pièces que j'ai mis des années à maîtriser tant elles sont difficiles. Mais pour le public, tout a l'air fluide. C'est ça, la magie de Kylián!», s'exclame la danseuse.

On ne badine pas avec la manière Kylián, ajoute d'ailleurs Mário Radacovsky. «Un mauvais danseur ne peut pas faire du Kylián, dit-il. Une seconde de distraction peut tout détruire. On ne peut pas tricher avec ses ballets.»

Chapeau, Anick

Ce spectacle-hommage, ce sera aussi le dernier tour de piste d'Anick Bissonnette, après 28 ans de présence assidue sur les scènes. Celle qui s'est fait connaître pour sa grâce aérienne, son style délicat et classique, n'a plus le temps de nourrir le perfectionnisme qui la gruge avant chaque nouvelle prestation. Or la dentellière du geste aime présenter des pièces parfaites.

«Je n'ai plus le temps de travailler en studio, pour performer comme je le veux. Après les Grands Ballets, je m'en suis mis beaucoup sur les épaules et je montais en scène sans être satisfaite de moi. Si je voulais être honnête avec moi-même, j'avais un choix à faire», confie la danseuse, qui ne dit pas pour autant adieu à la danse.

La direction du Festival des arts de Saint-Sauveur continue de l'occuper et elle vient d'intégrer le conseil d'administration du Fonds Ville-Marie, où elle travaillera à soutenir la relève en danse. À quelques mois des États généraux de la danse, le boulot ne manque donc pas. Plusieurs autres beaux projets se profilent pour l'avenir, mais qu'elle se garde de dévoiler pour l'instant.

Les destins croisés d'Anick et de Kylián se rencontreront donc à nouveau sur la scène du théâtre Maisonneuve, pour un ultime et savoureux rendez-vous.

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Kylián le Grand

Anik Bissonnette et Mário Radacovsky

Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

Les 13, 14, 15 novembre à 20h