Bataille d'ombres

Son premier passage à Montréal, il y a cinq ans, avait fait «foi» de son talent, déjà souligné par le prix Nijinski à Monte-Carlo. Depuis, il a quitté les Ballets C. de la B. et s'est installé à résidence à la prestigieuse Toneelhuis d'Anvers, sa ville natale. Il y a créé un nouveau spectacle pour 14 interprètes et sept musiciens, qui a ensuite été présenté en tournée dans toute l'Europe pendant plus d'un an.

«Autant dans Foi on était dans un questionnement sur la religion, au niveau du rapport à Dieu, autant dans Myth ce sont les mythologies et les notions d'avant le christianisme», explique l'artiste né d'un père marocain et d'une mère flamande. Si Foi c'était l'apocalypse, avec tous les protagonistes qui meurent et qui sont entourés d'anges, avec Myth on est dans un purgatoire. «Les personnages ont tous un trauma, un problème personnel, et ils attendent que la porte s'ouvre. Autour d'eux, ce ne sont pas des anges gardiens, mais des ombres très concrètes qu'ils doivent combattre. Ils doivent combattre leurs propres ombres.»

En ce sens, Sidi Larbi Cherkaoui considère Myth comme son spectacle le plus médiéval, lui qui s'intéresse particulièrement à la musique du Moyen Âge et aux polyphonies. Il reprend d'ailleurs des chants italiens, espagnols et arabo-andalous de cette époque, interprétés sur scène avec l'Ensemble Micrologus.

L'art du mélange

Alors que Foi (2003) présentait une vision du monde profondément occidentale et que Tempus fugit (2004) faisait appel à son côté arabe, Myth se situe un peu entre les deux. «Vous verrez facilement quelle partie du spectacle est très occidentale et quelle partie est très orientale. En même temps, organiquement, ça va de l'un à l'autre et, du coup, le code du spectacle est vraiment assez particulier. On ne choisit pas que l'un est mieux que l'autre, on va constamment de l'un à l'autre.»

Cet art du mélange, le tient-il de sa collaboration avec les très éclectiques Ballets C. de la B.? Il ne le pense pas, car il entreprend son travail de création de manière différente. «Je suis moi-même danseur. Alain Platel [qui dirige la compagnie] est plus un régisseur ou un director, et est beaucoup moins un chorégraphe de mouvements. Je crois que je suis un "entre-deux": je suis un chorégraphe et j'écoute les interprètes, j'essaie de les laisser s'exprimer à l'intérieur de mon univers.»

Le moyen (danse, acrobatie, jeu, chant) importe peu, tant qu'il permet de communiquer avec le public, dans un rituel. C'est d'ailleurs pourquoi il préfère à la technologie l'artisanat, où chaque chose est faite par un être humain. Ainsi, pour son art, il revendique une étiquette religieuse, dans le sens étymologique qui signifie «relier», et non exclure, comme le font trop souvent les religions.

Est-il croyant? «Pas du tout. Je crois que je suis athée. J'ai grandi comme musulman et catholique, dans une école laïque. Donc, j'ai toujours ressenti très fort la différence des croyances et des points de vue. Déjà, quand j'étais tout petit, je savais que chacun avait ses propres convictions. Mon envie n'était pas de trouver les miennes, mais de trouver les points communs.» Pour lui, ceux-ci se trouvent dans la morale et dans les échanges entre les gens et les cultures.

Références perdues

Ses oeuvres sont d'ailleurs de fabuleux exemples de la fertilité de ces échanges. Dans Myth, une partie du texte est en langage des signes français, une autre est en suédois et une autre en japonais. «Même si on ne comprend pas la langue, on comprend quand même l'intention. Pour les nuances, c'est chouette quand on parle suédois ou japonais. Si on comprend les paroles des chansons en italien et en espagnol, on accède à une autre couche du spectacle. Si on ne comprend pas, on perd quelque chose, mais en même temps, il y a le mystère, et c'est quelque chose qu'on gagne. Avec le spectacle, ce que j'essaie de dire, c'est qu'on ne peut pas tout comprendre.»

La partie en langue des signes est traduite du livre Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estés, une des plus grandes inspirations de Sidi Larbi Cherkaoui et de son collaborateur de longue date Damien Jalet. «Les gestes parlent du fait que la religion catholique a fait de tous les êtres mythiques des anges ou des démons, que la religion a peut-être trop simplifié les archétypes, les couleurs, les nuances, pour aller dans le noir et blanc, et que leurs fonctions ont, du coup, été perdues.»

D'autres références qui se sont perdues permettent au chorégraphe de proposer sous un jour nouveau des danses traditionnelles, parce que les spectateurs ne les connaissent tout bonnement pas. «J'aime beaucoup montrer les choses que les gens ont presque perdu de vue. Vous savez, si la musique pop n'était pas si populaire, probablement que je ferais des spectacles sur la musique pop, mais elle est tellement omniprésente dans notre quotidien...»

En fait, la seule chose que reproche à l'art populaire Sidi Larbi Cherkaoui, c'est qu'il domine les autres. Le chorégraphe, qui a commencé sa carrière comme danseur de variétés, se réjouit par ailleurs que les créateurs de sa génération sachent jongler avec des univers auparavant jugés inconciliables, avec la tradition et la nouveauté. «Nous ne sommes pas des rebelles. Les vieux n'avaient pas tort, ils n'ont simplement pas fini le travail.»

Le sien ne s'achève pas avec Myth. Il projette une suite, qui s'intitulera probablement Babel. En attendant, à l'invitation de Danse Danse, il reviendra à Montréal en février avec Loin, une pièce pour 22 interprètes, créée en 2005 pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève.

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Collaboratrice du Devoir

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Myth

Chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui, avec l'Ensemble Micrologus

Au Centre national des arts, à Ottawa, les 7 et 8 octobre, puis au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts les 10 et 11 octobre0