Danse - La vie qui pulse

Une scène tirée de Là où je vis, de la chorégraphe Danièle Desnoyers. Photo: Luc Sénécal
Photo: Une scène tirée de Là où je vis, de la chorégraphe Danièle Desnoyers. Photo: Luc Sénécal
Le son et la musique ont toujours joué un rôle essentiel dans la composition chorégraphique de Danièle Desnoyers. Elle a construit Bataille autour des musiques baroques très librement interprétées par le vigoureux violoniste Malcolm Goldstein et triturées par la designer sonore Nancy Tobin, qui a aussi manipulé le son généré par le mouvement des corps dans Concerto grosso pour corps et surface métallique (1999) et Duo pour corps et instrument (2003). Ces trois pièces formaient d'ailleurs un cycle, après lequel Play It Again! (2005) a cédé la barre musicale à Jean-François Laporte, qui a composé à partir de la déconstruction de son piano ouvert.

Happée cette fois par l'univers orchestral de la période romantique alors qu'elle suivait un cours d'analyse musicale, Danièle Desnoyers a décidé d'en faire l'écrin de sa nouvelle création pour cinq danseurs, Là où je vis. Mais plus le processus avançait, plus les extraits de Mahler, de Brahms auxquels s'articulait la danse lui semblaient superflus. Elle en avait recueilli l'essentiel: leur puissance émotionnelle. Seul un lied de Brahms est resté intact.

«La résonance de cette musique dans les corps était très forte, ça modifiait mon travail et celui des interprètes de façon assez importante, raconte-t-elle. Ce sont tellement des émotions extrêmes, ces oeuvres-là! T'embarques complètement ou tu te retires... C'est là qu'on a retiré peu à peu la musique, mais la couleur émotive est demeurée, ce que la musique a provoqué en nous est resté.»

Place à l'art visuel

Avec ce retrait s'est imposé le désir de s'enraciner dans l'époque actuelle, qui partage d'ailleurs avec le romantisme une humeur de fin de siècle, selon la chorégraphe. En renouant avec sa collaboratrice Nancy Tobin, elle a voulu inventer une musique romantique du temps présent. Toutes deux ont trouvé son écho dans la musique bruitiste ou noise, étrange symphonie de sons de prime abord antimusicaux, qui rythment pourtant notre existence.

«C'est une belle matière sonore; on est entourés de ces matières au quotidien, indique Danièle Desnoyers. Il s'agit pour Nancy de les restructurer et de les rendre poétiques, d'aller chercher une beauté.»

Si Là où je vis s'inscrit dans la continuité de son oeuvre, la chorégraphe reconnaît que «le tempérament de [sa] danse est différent», que son abstraction formelle est traversée par une «pulsion émotive plus forte que d'habitude». La nouvelle distribution de danseurs (Clara Furey, Alan Lake, Pierre-Marc Ouellette, Frédéric Tavernini, Catherine Viau) contribue peut-être un peu à ce glissement. Il y a si longtemps qu'on associe la danse du Carré des lombes à la personnalité de Siôned Watkins, sorte de muse de la chorégraphe, devenue maman depuis peu.

Aussi, la musique, bien que centrale dans le processus, bat un peu en retraite pour laisser place à un nouvel élément: l'art visuel de Manon De Pauw.

«Ce parcours est aussi important que le parcours musical, insiste Danièle Desnoyers. J'avais envie de développer un cheminement à l'intérieur de la chorégraphie. Je trouvais que les intrigues visuelles qu'elle [Manon] développe dans le temps sont des scénographies en plus d'être des performances. Son travail a un impact sur l'espace, la lumière et le parcours des interprètes.»

L'artiste en art médiatique a opté pour la vidéo-performance, avec pour seule contrainte de ne pas filmer directement la danse ou les corps — une pratique qui s'est multipliée ces dernières années et qui tend à réduire la danse en chair et en os, selon la chorégraphe. En scène avec les danseurs, Manon De Pauw manipule la matière (papier, élastiques, etc.), assise à une table lumineuse sous l'oeil d'une caméra dont les images sont projetées en direct.

«On n'a pas cherché à ce que le corps soit l'unique sujet de son travail, c'est un parcours parallèle; mais parfois l'interprète est obligé de s'impliquer.»

La question de l'identité — y en a-t-il une plus propre à la post-contemporanéité? — a également traversé le processus. «Le corps est la première maison de l'individu et sa dernière. On est fait de ce qu'on entend, de ce qu'on voit, des gens qu'on rencontre, beaucoup plus que de l'appartenance à une nation», croit Danièle Desnoyers.

D'où le titre de l'oeuvre, Là où je vis, qui renvoie également au temps présent que la chorégraphe a choisi de privilégier au détriment de la mémoire, tout en sachant que ce riche passé la rattrapera puisqu'elle entend plonger de plain-pied dans le répertoire romantique dans sa prochaine pièce.

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Là où je vis

Chorégraphie de Danièle Desnoyers. Du 22 au 25 mai à l'Agora de la danse

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