Danse - L'Afrique du dedans et du dehors

L'oeil occidental voit souvent l'Afrique comme une, entière et homogène alors que ce continent ne cesse d'arborer la disparité de ses langues et dialectes, de ses religions ou de ses réponses politiques et sociales à la colonisation. Or, cette semaine plus que jamais, la richesse de la culture africaine s'impose au regard du spectateur, même le moins averti.

D'une part, la chorégraphe d'origine franco-congolaise Zab Maboungou présente un solo inspiré par un objet quotidien qui porte en lui à la fois l'unité et la diversité de l'Afrique: le n'chak. ou pagne. Professeure de philosophie et de danse, artiste du corps et de la parole, elle tente d'affûter ce regard occidental un peu émoussé par les préjugés ou les clichés. Par ailleurs, la grande dame de la danse africaine au Québec n'est plus l'unique porte-parole de cette culture puisque le jeune Ivoirien Serge Takri, récemment immigré, présente également sa vision de la chorégraphie africaine contemporaine avec Le Glay. Deux regards, deux volontés bien distinctes de dire l'Afrique aux Québécois, à la fois du dedans et du dehors.

Dire ou ne pas dire

Au Québec depuis 30 ans, Zab Maboungou n'éprouve plus le besoin de raconter l'Afrique dans ses oeuvres. Autant dans ses solos, comme Incantation (1995), que dans ses pièces de groupe, comme Mozongi (1997), ses thèmes sont d'abord proprement humains, philosophiques. Son nouveau solo est intitulé Nsamu, un terme zaïrois qui désigne «ce dont on discute ou débat». Le langage est donc au coeur de la pièce comme il est au coeur de toute société. «C'est toujours par la parole et le dialogue qu'on va pouvoir vivre ensemble.»

Qui dit langage dit signe ou motif. Maboungou traite du langage à travers le thème du motif. «Il y a d'abord l'idée de motif, sur le plan tant musical que gestuel et visuel. Le corps se met au service même du motif.» Il n'y a pas de conversation ou de discours proprement dit dans Nsamu, hormis bien sûr le dialogue fondamental qui se déploie entre la danse et la musique, livrée en direct sur scène par deux percussionnistes, Dominic Donkor et Diolkidi. Nsamu est en quelque sorte un tissu chorégraphique de signes puisque le langage est plutôt évoqué, inscrit dans la présence scénique et symbolique du n'chak. «Le n'chak, c'est un pagne, c'est-à-dire une espèce de long tissu qu'on s'enroule autour de la taille, tissé en raphia et sur lequel il y a des motifs absolument incroyables. Ces pagnes ont sept, huit mètresÉ ce qui veut dire qu'on ne voit pas la plupart des motifs, on ne voit que ce qui se révèle une fois que le pagne est enroulé.»

La chorégraphe-danseuse révèle ici son côté philosophe, et vice-versa! Avec le n'chak pour toile de fond — littéralement sur scène et métaphoriquement comme langage —, Zab Maboungou joue sur la dichotomie entre ce qu'on dit et ne fait pas, entre la parole et le sens que celle-ci livre ou ne livre pas. «Pourquoi signer des motifs alors qu'on ne les voit pas? Est-ce que ce sont des motifs qu'on voit de l'intérieur, qui sont importants pour ceux qui les font et non pour ceux qui les regardent?» Nsamu — le débat — est lancé, la danse est ouverte. Le but n'est pas de savoir quelle position l'emportera. D'ailleurs, Maboungou se plaît à égratigner au passage l'obsession occidentale de rationalité. «On se moque un peu de l'Occidental qui est convaincu qu'en expliquant, il arrive à l'essence des chosesÉ »

L'Afrique surgit de l'intérieur de la danse de Maboungou même en dehors de sa terre d'origine: elle y est inscrite, comme un code génétique. L'Afrique n'est plus réduite à un mythe ou à une tradition ancestrale, elle est porteuse d'une vision du monde. «L'Afrique, pour moi, c'est une terre naturelle. Je l'ai toujours en moi, symboliquement, au niveau du discours, du langage, de la vision du monde, j'y reviens tout le temps.» Elle y retourne en effet souvent, soit pour voir la famille, soit pour participer au Marché des arts de la scène africains (MASA). Nsamu est ainsi plus africain qu'il n'y semble. «Ce qu'il y a d'africain, c'est probablement l'amour de la parole. Mon dieu qu'on aime parler, en Afrique! Je dis toujours que si on s'est fait coloniser par des Français, c'est parce qu'on est tombés sur des colonisateurs qui aimaient parler aussi, au moins autant que nous.»

Le mythe africain du Glay

À l'autre bout du spectre africano-québécois, Serge Takri est ce jeune danseur ivoirien arrivé au Québec il y a un peu plus de trois ans, à l'occasion du Festival international de nouvelle danse (FIND), avec l'intention d'y rester. Il essaie de se faire une place comme chorégraphe et danseur tout en enseignant la danse africaine. En 2000, il figure dans la distribution de la pièce de théâtre Le Mouton et la Baleine d'Ahmed Ghazali au Quat'Sous, une visibilité qui l'aidera dans ses démarches d'immigration. La dure épreuve de devenir résidant canadien lui inspire d'ailleurs le nom de la compagnie qu'il fonde, Ewine («souffrance») Danse, ainsi que sa première création chorégraphique en 2001, Djolo-Goune («peur»), présentée au dernier FIND.

Fraîchement débarqué de sa Côte-d'Ivoire natale, Takri trouve essentiel de dire l'Afrique à travers quelques-uns de ses mythes fondamentaux, même si ceux-ci ne correspondent plus à sa réalité quotidienne de jeune citadin africain. «Je respecte ça, mais je n'y crois pas vraiment.» Un fossé s'est donc déjà creusé entre sa culture propre et sa culture empruntée, fossé qu'il semble vouloir abolir par sa danse. Le Glay met en scène la danse sacrée du masque Glay, qui incarne les esprits de la forêt et octroie de grands pouvoirs à son détenteur. L'histoire relate le voyage initiatique du chasseur qui ose s'aventurer dans la forêt des génies et deviendra leur émissaire auprès des humains.

Takri a quitté la Côte-d'Ivoire il y a à peine trois ans que, déjà, il en est loin, en dehors, rattrapé par la culture du monde, puisque sa danse met en scène tant la gestuelle africaine, inculquée dès le plus jeune âge, que les danses internationales et urbaines: la salsa, le hip-hop, le jazz. Serge Takri est désormais citoyen du monde, presque avant d'être africain.

NSAMU

De Zab Maboungou (Danse Nyata Nyata), les 31 janvier et 1er février à l'Usine C.

LE GLAY

De Serge Takri (Ewine Danse), du 29 janvier au 1er février au Montréal, arts interculturels.