Danse - Au-delà du rose bonbon: l'oeuvre de la maturité artistique

David Cannon
Karine Ledoyen amorce avec sa plus récente production un tout nouveau cycle de création.
Photo: David Cannon Karine Ledoyen amorce avec sa plus récente production un tout nouveau cycle de création.

Québec — En pénétrant dans le Studio de la Rotonde, on sent que quelque chose est différent dans le travail de Karine Ledoyen. On baigne dans une matière artistique riche, celle qui relie la fragilité de l'existence à la grande mécanique mythologique.

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Cibler
Chorégraphie de Karine Ledoyen
Danse K par K
À la Rotonde, jusqu'au 19 avril
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La scène est séparée de la salle par une sorte de rideau diaphane formé par une quantité innombrable de fils de laine rouges, jaunes ou orangés. Chaque bout de laine, noué à de multiples endroits, rappelle une vie... Une vie qui, à la manière dont s'exécutent les Parques, est filée, tirée au sort puis irrémédiablement coupée.

Rapidement, la portée de l'oeuvre s'impose: après nous avoir habitués à un univers rose bonbon fait de laque et de strass (univers au demeurant fort bien conçu, mais parfois superficiel), la chorégraphe Karine Ledoyen plonge enfin dans des zones plus sombres, à la recherche de cette étroite frontière unissant le visible et l'invisible.

En fait, on peut avancer sans trop risquer de se tromper que Ledoyen amorce avec cette plus récente production un tout nouveau cycle de création. Après des pièces plus ludiques comme Julio et Romette et les premières années de Osez, Cibler apparaît véritablement comme une oeuvre de maturité.

Maturité du propos, bien sûr, mais aussi maturité esthétique (scénographie de Geneviève Tremblay; éclairages sobres et pertinents de Denis Guérette; environnement sonore riche de Mathieu Doyon). À cet égard, certaines scènes — notamment la séquence d'ouverture où l'on voit le corps nu d'une interprète emprisonné par la laine (Véronique Jalbert) et libéré progressivement par le claquement de ciseaux d'une autre (Julie Belley) — démontrent la grande maîtrise de Ledoyen.

Il en va de même pour le langage chorégraphique plus audacieux et plus précis qu'auparavant. Appuyée par trois danseuses douées et une comédienne rompue à la pratique de la danse (Sophie Thibault), elle a su développer des partitions de mouvements couvrant un vaste registre d'intensités allant de la langueur sensuelle à des moments carrément explosifs (on remarque au passage Sonia Montminy, dont la présence en scène apporte énergie brute et qualité technique). Le soir de la première, quelques mouvements de groupe étaient encore un peu brouillons, une danseuse devant parfois en attendre une autre pour compléter l'enchaînement. Mais il ne s'agissait là que d'accrocs de départ que la pratique viendra gommer sous peu.

Collaborateur du Devoir