Danse - De Daphnée à Tanabe, l'histoire d'une transformation

Après s'être lancée sur les traces de ses racines japonaises pour finalement trouver une part d'elle-même dans la culture andalouse du flamenco, la chorégraphe Mariko Tanabe se plonge de nouveau corps et âme dans une autre mémoire collective: celle du mythe gréco-romain de Daphnée.

L'an dernier, à peu près à la même date, Mariko Tanabe livrait l'une de ses chorégraphies les plus ambitieuses avec Encendillas del Alma pura. La pièce, qui réunissait sur scène un petit orchestre de quatre musiciens, un comédien et cinq danseuses autour du thème de l'Andalousie gitane, était placé sous le haut patronage de l'UNESCO dans le cadre de l'Année internationale des Nations unies pour le dialogue entre les civilisations (2001). À l'occasion de l'Année internationale de la montagne, en 2002, Mariko Tanabe a encore une fois répondu à l'appel en créant Daphnée.

«J'aime beaucoup travailler avec un thème déjà établi, explique-t-elle. Je trouve inspirante l'idée de créer un projet en fonction d'un thème qui veut dire davantage que "voici la vie de Mariko". C'est bien d'avoir un lien avec quelque chose d'extérieur à soi.» Il faut dire que Tanabe, Québécoise d'origine japonaise, a eu sa période de quête de soi en début de carrière, qui a d'ailleurs donné lieu à sa première chorégraphie, Mysterical Awakenings, en 1994. La quête de soi s'est muée en exploration des archétypes féminins, puis s'est élargie aux archétypes culturels.

Car Daphnée est bien née de l'appel de la montagne, thématique oblige, mais plus précisément de l'archétype de la montagne puisqu'il s'agit de l'Olympe mythique où vit la nymphe Daphnée. La seule trace du mythe de Daphnée se trouve dans l'oeuvre du poète Ovide. Dans ses Métamorphoses, il relate l'histoire de la chasseresse des forêts, rebelle à tout amour, qui se transforme en arbre — en laurier — pour échapper aux avances du bel Apollon. Témoin impuissant de la métamorphose, Apollon fera néanmoins du laurier son emblème.

Féministe avant l'heure

«Je n'ai pas fait de Daphnée une femme contemporaine, précise Tanabe, mais j'ai analysé ce que le mythe peut révéler à une femme d'aujourd'hui, quels liens existent.» À première vue, dans son acharnement au célibat, Daphnée incarne l'esprit libre et indépendant de la femme, la féministe avant l'heure. Mais la chorégraphe, qui avoue avoir fait une recherche et une réflexion approfondies sur le sujet, a surtout décelé la transfiguration importante qui se déploie dans le mythe, une transformation un peu à l'image du bouleversement des rôles sexuels au cours des 50 dernières années. «L'amour d'Apollon se transforme, d'un désir égoïste ou purement sexuel, en quelque chose de plus spirituel, plus élevé. Et Daphnée, aussi, passe d'une femme humaine à un symbole de vie, un arbre avec de profondes racines et des branches tendues vers le ciel. C'est une image de la force de la nature mais aussi de l'esprit humain.»

Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait par hasard que Mariko Tanabe traite, à ce point-ci de son cheminement artistique, de mythologie ancienne et de transfiguration dans une nouvelle oeuvre solo. D'une part, elle revient aux sources d'une culture qu'elle commence à faire sienne. D'autre part, elle fait en quelque sorte un retour aux sources de sa propre démarche artistique, alors qu'elle fréquentait la Erick Hawkins School of Dance de New York. «J'ai travaillé beaucoup sur la mythologie grecque avec mon professeur à New York, Erick Hawkins, qui a créé des danses sur les mythes grecs. J'ai passé beaucoup de temps, à l'époque, à rechercher les formes qu'on retrouve sur les poteries, l'esthétique du corpsÉ C'était le point de départ de ma recherche.»

En plus d'inspirer la création de Daphnée, l'époque Hawkins a indéniablement influencé l'ensemble des oeuvres de Tanabe, empreintes d'une sensibilité à diverses formes de spiritualité, amalgames d'Occident et d'Orient, de tradition et de contemporanéité. «Le style d'Erick Hawkins est très différent de ce qu'on retrouve habituellement ici, se rappelle-t-elle. C'étaient des mouvements très relâchés, subtils et harmonieux. Il était vraiment influencé par les principes orientaux du bouddhisme, la danse hindoue, le théâtre nô et le kabuki du Japon.» C'est entre autres en quittant l'école d'Hawkins que Tanabe fait des choix artistiques déterminants, dont celui de puiser dans ses racines japonaises et de travailler d'abord en solo pour trouver son propre langage. Créer Daphnée est en quelque sorte une manière, pour Mariko Tanabe, de reconnaître le chemin parcouru et ses propres transformations artistiques.

À la composition musicale, Alexandre Saint-Onge, un acolyte de longue date, et Sam Shalabi sont membres actifs de la création de Daphnée. Tous deux ont puisé dans les musiques traditionnelles hellénistiques et dans l'oeuvre du compositeur grec Iannis Xenakis pour livrer un son original, mélange d'acoustique et d'électroacoustique, en direct sur scène. Comme dans l'oeuvre précédente de Tanabe, la vidéo de François Blouin contribuera aussi à rendre vivant le mythe de Daphnée, qui sera d'ailleurs suivi d'un extrait de Encendillas del Alma pura.

DAPHNÉE
De Mariko Tanabe
Du 16 au 18 janvier à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal