Danse - Des images et des traces

Il y a parmi nous des artistes britanniques décoiffants, et ce n’est pas accidentel. C’est l’événement OK-UK, le deuxième volet des échanges culturels entre le Québec et le Royaume-Uni, qui bat son plein depuis quelques mois. En danse, deux artistes de Cardiff présenteront chacun, à Tangente, une performance, dont Marc Rees qui a invité Benoît Lachambre, le chorégraphe et danseur iconoclaste, à diriger le volet chorégraphique de RevolUn.

Il étonne, secoue, irrite, choque parfois. Chose certaine, Benoît Lachambre n’est pas de ces créateurs qui bercent le spectateur dans l’illusion du confort. Et nulle forme ne le retient inconditionnellement: performance-installation, improvisation, spectacle sur scène à l’italienne, solo minimal ou pièce de groupe, il va là où son propos l’amène, sans a priori formels ou esthétiques. La liste de ses collaborateurs, tous pays confondus, est aussi très riche et diversifiée. Des Pays-Bas à l’Allemagne, en passant par la Belgique, le Portugal, la France et le pays de Galles, sans compter ses années de formation et d’exploration aux États-Unis et à Toronto, Benoît Lachambre, l’anticonformiste, peut bien bourlinguer depuis plus de 20 ans partout où la création le conduit, il n’en garde pas moins une fidèle obsession: les dynamiques de la communication, entre les collaborateurs d’une même création, mais aussi entre le créateur et le spectateur. Une autre constante, la multidisciplinarité: «J’aime bien travailler dans ce contexte, explique Benoît Lachambre, voir comment chaque discipline, comme médium de communication, a un impact différent. Voir si l’une peut émerger, si elles sont complémentaires ou si elles créent des oppositions.»

Toutes ces questions ont trouvé un écho dans le projet conçu par Marc Rees, un artiste gallois qui aime fusionner vidéo, arts visuels, son et voix et qui est préoccupé aussi par celles portant sur la mémoire, l’identité sexuelle et culturelle. C’est lui qui a approché Benoît Lachambre pour qu’il développe le vocabulaire gestuel de RevolUn. La proposition de base est un montage vidéo bâti sur une scène spécifique du film Women in Love de Ken Russell, l’inoubliable combat entre deux hommes nus. Cette scène a été disséquée, déconstruite et reconstruite sur une durée de 30 minutes. C’est à partir de là qu’a débuté le processus de création commun dans un esprit de collaboration cher au chorégraphe montréalais: «Il y a différents éléments qui s’insèrent dans le montage vidéo. Il y a une proposition de base, une scénographie de la disposition de la vidéo, de certains matériaux, du mobilier... Moi, j’ai fait une contre-proposition de situation scénographique. Sans vendre la mèche, on a renversé les pôles et on a construit, à partir de ça, par couches d’information. En ce qui concerne le mouvement, il y a un certain minimalisme, pour ne pas surinformer le spectateur. Pour que le mouvement, les informations visuelles et sonores puissent interagir, être complémentaires.»

Le corps atteint
Donc, il sera question de mémoire personnelle, puisque ces images du film ont marqué profondément l’adolescent Marc Rees. Il s’agit de la mémoire qui laisse des traces dans sa propre identité, dans son histoire. On songe ici à la Torontoise Sarah Chase, la conteuse merveilleuse qui a dansé elle aussi avec Benoît Lachambre. Dans tous les cas, ce sont les mémoires sensitives de chaque spectateur que Benoît Lachambre veut toucher. Alors, pas de narration: «Même si la performance s’inspire beaucoup d’événements autobiographiques durant l’adolescence de Marc, on n’a pas voulu trop les souligner. On a cru qu’il valait mieux chercher des connections organiques, exprimer une réaction organique à la mémoire, voir comment le désir est touché par un événement de jeunesse, comment c’est marqué dans l’individu. Cette scène-là — la lutte entre deux hommes nus — prend une envergure spectaculaire, dans le sens que Marc a réussi à manipuler l’information de façon à montrer comment le subconscient a été touché au moment de la perception de cette scène qui brise des tabous et qui atteint la vulnérabilité... »

La coexistence de la vidéo et du corps en mouvement pose toujours le danger d’une prédominance de l’image, un danger qui serait évité par le contexte même de cette création: «Marc a été happé par ces images à un moment précis de sa vie. Mais même si la vidéo est très présente, c’est le corps qui appelle à regarder l’image et la disposition appelle à voir comment le corps réagit à l’image. Il y a comme une sorte de va-et-vient. C’est vrai que l’image a une force immense, mais nous on regarde justement ses traces... »

Tangente présente aussi dans le même programme un autre artiste gallois de la performance, John Rowley. L’événement, intitulé Sound Effects of Death and Disaster (part IV), explore des territoires sonores mais, encore là, l’image et le mouvement coexisteront. Un doublé qui s’annonce dérangeant...

RevolUn; performance-installation conçue et interprétée par Marc Rees. Chorégraphie: Benoît Lachambre (en collaboration avec Marc Rees). Sound Effects of Death and Disaster (part IV): performance conçue et interprétée par John Rowley. Présentée à l’Espace Tangente, dans le cadre de l’événement Danséchange Québec/pays de Galles, du 30 mai au 2 juin.