Batsheva sous un nouveau jour

On la connaît tantôt impertinente et délurée, tantôt plus sage et spirituelle. Mais la bien-aimée Batsheva Dance Company du grand chorégraphe Ohad Naharin, qui a créé Minue One pour les Grands Ballets canadiens et mystifié le public du dernier FIND (Festival international de nouvelle danse) en 2003, se présente à nous sous une nouvelle forme cette semaine. Celle d'une jeune chorégraphe en résidence, Sharon Eyal, qui présente Bertolina.

Sharon Eyal n'est pas Ohad Naharin. Très différents l'un de l'autre — autant que le blanc et le noir, dira la chorégraphe —, ils se portent pourtant beaucoup d'affection mutuellement. La première a commencé à danser pour la troupe israélienne avant même que le second n'arrive avec sa petite révolution. Elle l'a donc vu opérer un changement majeur dans cette compagnie fondée par la grande Martha Graham et la baronne de Rothschild en 1964, et réduite avec le temps à une troupe de province. Ohad Naharin l'a dotée d'un solide répertoire contemporain et d'une distribution de 40 danseurs de haut vol (divisés en deux groupes pour répondre à la demande) recrutés partout dans le monde.

«Je peux être moi-même, libre dans le travail qu'il fait, et développer mon propre langage, ma façon de faire, confie la jeune chorégraphe de 36 ans à propos de son directeur artistique. Ici [à la Batsheva], je sens que je peux grandir à l'intérieur de ce système.»

Sharon Eyal fut précoce. Dès l'âge de quatre ans, ses parents l'ont inscrite à des cours de danse pour tenter de juguler son excès d'énergie. Cette hyperactivité déteint jusque dans ses oeuvres, puisque Bertolina carbure à l'énergie brute, instinctive.

«La physicalité, pour moi, est émotion, indique la jeune femme, depuis un hôtel à New York, où la troupe présente une pièce récente d'Ohad Naharin, Three, dans laquelle elle danse. [Bertolina] traite d'un sentiment tribal, authentique, animal.» Les 19 danseurs de la compagnie (dont elle-même) se démènent et se déhanchent, affublés de costumes où la griffe haute-couture croise les haillons des sans-abri. Leur curieux rituel, qui se déroule au rythme de la musique de DJ israéliens (Uri Lichtic et Guy Bahar) s'amusant à mêler les influences (africaines, rock alternatif, espagnoles, bruitisme, techno), se le dispute entre plaisir et endurance.

Orgasme et structure

Qui est Bertolina? «Bertoline, c'est le jus de l'orgasme féminin, mais après, c'est devenu quelque chose de différent, une créature étrangère, ni un homme ni une femme, ni une chose sexuelle, dit-elle. Ça peut aussi être matériel, aérien, comme une lumière intense.»

Tout ce déploiement de forces pulsionnelles nous fait mieux comprendre l'urgence toute naturelle de passer de la danse à la chorégraphie pour l'artiste, qui n'avait pas prévu ce changement de carrière. «C'était là en moi, alors c'est sorti. Je n'ai rien décidé, "ça" a décidé pour moi.» Avec, bien sûr, un bon coup de pouce d'Ohad Naharin.

Celle qui aime insuffler du chaos dans ses oeuvres, véritables déferlantes de mouvements bruts, se base pourtant sur un ordre rigoureux, un canevas précis. «J'aime la composition, la structure, les endroits clairs — l'espace, l'air, le calme —, le minimalisme, la musique, le "momentum". C'est ce qui relie toutes mes pièces.»

Bertolina, qu'on décrit comme sensuelle et cathartique, a été créée au Festival Montpellier Danse en 2006. Depuis, elle a notamment déplacé une foule de 3000 personnes dans un stade planté dans le désert israélien. Entrée à la Batsheva à l'âge de 17 ans, Sharon Eyal a amorcé son travail chorégraphique en 2001. Ohad Naharin «m'a beaucoup poussée et encouragée», admet-elle. Elle a conçu sept pièces depuis, pour la compagnie principale et pour la plus jeune troupe, le Batsheva Dance Ensemble. Elle a également assisté M. Naharin à la direction artistique de 2003 à 2004.

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- Bertolina, de la Batsheva Dance Company, le 19 novembre au Grand Théâtre de Québec et du 22 au 24 novembre au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.