Entre tradition et modernité

Marie Parisella a une feuille de route qui en dit long sur le voyage l'ayant conduite de l'âme profonde du flamenco à une lecture plus contemporaine et urbaine de cet art hispanique. Elle revient à Tangente pour la quatrième fois avec Fusion Flamenco, dans le contexte de la série Danza Dança, nouvelles danses latines.

Pour les non-initiés, il faut savoir que Marie Parisella a déjà dansé aux côtés des Gypsy King, du guitariste Mickael Laucke à plusieurs reprises. Pour les habitués du flamenco, il suffit de rappeler qu'on la voit régulièrement au Centre social espagnol et à la Casa Galicia de Montréal pour reconnaître une figure importante

de l'avènement du flamenco d'ici.

Fidèle aux racines traditionnelles du flamenco, qu'elle approfondit auprès de maîtres réputés de la danse espagnole, Marie Parisella n'hésite pas à puiser dans ses influences contemporaines pour insuffler un autre sens à son art. Sa formation à l'UQAM auprès de Paul-André Fortier et Daniel Léveillé l'a convaincue qu'un croisement entre le caractère du flamenco et la liberté formelle de la danse contemporaine ne peut que contribuer à enrichir l'art espagnol. «J'essaie de décloisonner les éléments du flamenco», explique la danseuse et chorégraphe à propos de Fusion Flamenco.

Déchirement

Si le flamenco évoque d'emblée le travail impressionnant du haut du corps, des bras et du martèlement des pieds au sol, Marie Parisella s'amuse à déplacer ces éléments dans l'espace. «Le flamenco, c'est toujours à la verticale, sur les pieds, donne-t-elle en exemple. Et pour moi, le travail au sol, c'est important. Alors, j'accroupis les danseurs au sol et je veux tout le travail des troncs, mais à un autre niveau.»

Pourtant, il y a toujours, dans les pièces de Parisella, des moments d'authentique flamenco avec robe et guitare traditionnels. «Parce qu'on ne peut pas changer le flamenco, reconnaît-elle, c'est un art qui est complet, mais on peut l'utiliser pour ouvrir d'autres possibilités.» Les quatre créations qu'elle a présentées sur scène depuis 1992 sont imprégnées de ce déchirement, du dilemme entre le désir de préserver la tradition du flamenco et l'urgence de la transcender, de l'imprégner de sa culture à elle, de l'amener ailleurs. «Je suis Québécoise et je n'essaie pas d'être Espagnole quand je danse le flamenco, confie-t-elle. C'est ma vision du flamenco. Des fois, je suis prise avec une tradition qui n'est pas la mienne, mais j'aime l'essence, le rythme et le pouvoir évocateur du flamenco.»

Mais avec Fusion Flamenco, elle ose davantage faire éclater la forme et les codes rigides du flamenco dans certains tableaux, évacuant même la guitare pour la remplacer par des sons ambiants de l'Espagne. «Je veux transporter les gens là-bas, mais pas nécessairement avec le chant et la guitare. Parfois, ce qui est fort dans le flamenco, je veux le mettre à l'écart pour aller chercher autre chose, des éléments moins visibles. Je veux voir les dessous du flamenco. J'enlève la musique, la robe, la guitare. Qu'est-ce qu'il reste? La pureté du mouvement. C'est cette qualité que j'essaie d'extraire du flamenco.»

Il reste que la liste des éléments typiques du flamenco qu'elle tient à préserver est longue: «la densité de l'espace (cette fermeté et détermination dans le geste, son focus), la force de caractère qui est imprégnée dans l'architecture de la danse, les couleurs qui ressortent des différents rythmes, les émotions qui s'en dégagent, la qualité rythmique et gestuelle très spécifique (les ondulations), l'esprit de confrontation», énumère-t-elle avec passion. Mais le tout est parfois présenté dans un cadre moins rigoureusement fidèle à la formule habituelle du flamenco, à sa mise en espace et sa mesure (le compas) intransigeantes. «Les shows traditionnels sont toujours présentés de la même façon. On commence avec les sevillanas, on danse et on finit avec les bulerias. C'est un peu tannant. Je voulais changer cette image.»

Pour parvenir à cette métamorphose, Marie Parisella n'a pas lésiné sur les moyens et les efforts. Elle réunit sur scène pas moins de douze danseuses de flamenco dont certaines aux fortes influences contemporaines. «Un gros défi», reconnaît-elle. Parmi ses danseuses, elle a choisi sept élèves des cours qu'elle donne, dont deux jumelles, Geneviève et Mélissa Chabot, qui manient les armes médiévales, les sabres. «C'est un peu moi face à la tradition, face à moi-même, qui vient d'un contexte montréalais contemporain», souligne la chorégraphe.

Si toute narration est exclue de Fusion Flamenco — un autre trait contemporain —, il y a, surtout dans le premier tableau, l'appel au voyage, et plus particulièrement à un voyage en autobus qu'elle a fait en Espagne, de ville en ville. «Pour moi, le flamenco, c'est toutes ces images: les sols de l'Espagne, le soleil, le ciel, les groupes rassemblés, l'intensité entre les personnes qui dansent ensemble, l'âme libre et un peu bohème. Le flamenco est une façon de vivre», conclut

Marie Parisella.