Danse - Casse-Noisette, deux fois plutôt qu'une

Entre la grandeur du Casse-Noisette de Fernand Nault, dansé par les Grands Ballets canadiens, et l'intimité familiale de celui de Ballet Ouest, il y a peut-être tout un monde de différence, mais certainement une même volonté, celle de raconter une histoire divertissante qui rapproche la danse du public, enfant comme adulte.

Hormis la neige et les décorations qui habillent la ville, un autre événement prépare chaque année la venue de Noël. Le ballet Casse-Noisette fait le pont entre le Noël fictif et le Noël réel, par le truchement de la danse, de la musique de Tchaïkovski et de la joie des Fêtes. Or, non plus un, mais deux Casse-Noisette prennent l'affiche à Montréal durant cette période.

Celui qui a démarré et consolidé la tradition de ce ballet de Noël est le chorégraphe Fernand Nault, avec son magnifique Casse-Noisette interprété par les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM). C'est le ballet de référence de la plupart des jeunes adultes et des parents québécois d'aujourd'hui puisqu'il est présenté chaque année à la Place des Arts depuis près de quarante ans. Plus modeste, le Casse-Noisette de Ballet Ouest repose sur des assises communautaires et un dilettantisme, gagnant lentement mais sûrement en professionnalisme au fil des ans.

Il n'y a pas lieu ici de comparer les deux versions, tellement leurs histoires diffèrent, mais de traquer leur vision respective d'une oeuvre qui a traversé le temps. Issu d'un conte d'Hoffmann, le ballet Casse-Noisette a été conçu originalement par Marius Petipa en 1892 à partir de l'oeuvre musicale du même nom que Tchaïkovski avait créée

en 1891.

L'histoire raconte une veillée de Noël dans une grande famille où la jeune Clara reçoit un cadeau spécial, un casse-noisette qui prendra littéralement vie devant ses yeux au cours de la nuit — un rêve? —, entraînant avec lui tout un monde imaginaire.

Un rêve

à dimension humaine

Déjà, entre le conte original truffé de créatures inquiétantes et ses versions chorégraphiques essentiellement joyeuses, un écart s'est creusé. Et s'il ne reste pas grand-chose de la chorégraphie de Petipa dans l'oeuvre des GBCM, Fernand Nault est toutefois demeuré fidèle à l'histoire consacrée par la musique et la danse qui a évacué toute la dimension effrayante du conte initial. «Le but n'est pas de faire peur aux enfants», souligne Pierre

Lapointe, maître de ballet aux GBCM.

Au contraire, l'idée est de les convier à la fête, puisque chaque année, depuis 1964, les GBCM font place à une centaine de rôles d'enfants sur scène. «Quand un enfant voit un autre enfant sur scène, ça l'allume.» Depuis dix ans, des auditions sont ouvertes aux jeunes pour faire partie du rêve de Clara. Même en évacuant l'horreur du conte initial, donc, Casse-Noisette exerce toujours sa fascination. On aura beau fouiller l'inconscient collectif, en éplucher les infinies sublimations, le magnétisme de l'oeuvre s'explique peut-être le plus simplement du monde. «Les gens ont tous besoin de rêver», suggère le maître de ballet.

Après avoir orchestré sept cents Casse-Noisette de M. Nault, Pierre Lapointe s'étonne encore: «C'est incroyable quand tu retrouves tout ce déploiement d'énergie qui traverse la scène jusqu'au public; c'est tout l'amour qu'il [Nault] a pour les enfants et pour la danse qu'il y a là-dedans.» C'est ainsi qu'il s'explique mieux l'attrait de l'oeuvre des GBCM: «M. Nault a toujours réussi à garder la dimension humaine de cette histoire. Il y a un bel équilibre entre le réalisme et les moments de rêve. On se surprend tous à croire à cette histoire-là.»

À la magnificence des décors et des costumes, Fernand Nault a apposé une chorégraphie sobre, facilement accessible pour un regard d'enfant, et qu'il polit d'année en année. Dans son remaniement majeur de la chorégraphie en 1987, il s'est même permis de déplacer la variation de la fée Dragée au début de l'acte II plutôt que de la laisser à la fin, comme le veut la tradition classique, «parce que c'était trop technique et on perdait l'attention des enfants», précise André Laprise, adjoint du chorégraphe et répétiteur des enfants. «Je trouve que le traitement du Casse-Noisette de M. Nault, avec sa fête de Noël, nous ressemble beaucoup en tant que Québécois», propose-t-il. Il est vrai que jumeler le Casse-Noisette au contexte de Noël «est surtout une tradition nord-américaine, puisque ailleurs il est souvent traité comme n'importe quel autre ballet», fait-il valoir.

De Tchaïkovski à l'esprit communautaire

Si bien que, pour Margareth Mehuys, chorégraphe et directrice artistique de Ballet Ouest, Noël n'est plus la raison première de la pérennité de Casse-Noisette, depuis que sa compagnie a présenté l'oeuvre au Costa Rica en juin et en septembre dernier — hors du contexte de Noël. «Je crois que c'est d'abord à cause de la formidable musique de Tchaïkovski», propose-t-elle. Pour elle aussi, le lien entre le conte d'Hoffmann et le conte dansé est rompu par l'oeuvre musicale. «Le conte original est noir; la musique de Tchaïkovski est pleine de joie, souligne-t-elle. Il n'y aurait pas lieu de créer Casse-Noisette sans elle.»

Un lien tout aussi indéfectible scelle le destin de Ballet Ouest à celui de Casse-Noisette. En effet, l'existence même de la compagnie repose sur la création du ballet en 1984. «L'idée derrière Ballet Ouest, c'était d'abord de faire un spectacle.» Mehuys enseignait alors et souhaitait, pour ses élèves, une expérience de scène qu'elle considérait essentielle à leur formation. C'est alors toute la communauté de parents qui a joint ses efforts pour créer un Casse-Noisette. Le succès de cette première a ainsi servi de gage de développement de Ballet Ouest. Et le dévouement de l'entourage, du public ordinaire finalement, s'est transposé en véritable mandat. «Je voulais un Casse-Noisette qui soit très familial», explique Mehuys.

Ballet Ouest fut l'un des premiers clients de la salle Pierre-Mercure et y trouva l'intimité désirée. «Chez nous, Casse-Noisette se passe dans une petite maison, c'est chaleureux.» La compagnie mise d'ailleurs sur l'enracinement dans les villes où elle se produit — Québec, Trois-Rivières, Saint-Jean — en sélectionnant les enfants qui prendront part à la chorégraphie sur place. «On s'intègre dans la communauté où l'on va, insiste Margaret Mehuys. On a formé plus de deux cents enfants cette année, juste à Québec. On ne veut pas seulement aller danser, puis repartir. On essaie de développer le public. C'est ça, notre mandat.»