Noir sur la danse

«Il y a l’espace, le lieu, la lumière, et des êtres qui leur donnent vie»
Photo: Jacques Grenier «Il y a l’espace, le lieu, la lumière, et des êtres qui leur donnent vie»

Le chorégraphe Jean-Pierre Perreault, souvent décrit comme le père de la danse contemporaine au Québec, est décédé hier dans un hôpital de Montréal, où il était en traitement depuis des semaines. Le directeur artistique de la fondation qui porte son nom a été emporté par un cancer généralisé, selon le communiqué émis hier. Il avait 55 ans.

Arrivé tard à la danse comme interprète, au sortir de l'adolescence, il avait bifurqué assez vite vers la chorégraphie et dirigé plus de 45 créations, parmi lesquelles plusieurs monuments des arts de la scène du Québec: Stella (1985), Nuit (1986), Les Lieux-dits (1988), Orénoque (1990) et Îles (1991), le cycle Adieux (1993-94), et puis Joe, évidemment. Créée en 1983 avec des étudiants en danse à l'UQAM, où il a longtemps enseigné, la pièce a été reprise souvent, ici comme ailleurs.

Ce spectacle phare des années 80 — qu'on pourra voir ce samedi à 23h sur Artv — emploie une cinquantaine de danseurs, chacun chaussé de lourds bottillons, vêtu d'un long pardessus et coiffé d'un chapeau à rebord masquant le visage. Des clones sombres, mille fois mille Joe martelant le sol comme des bêtes pour former foule, composer un corps collectif qui, inlassablement, impose ses diktats.

Les oeuvres de Perreault allaient ensuite s'affirmer de plus en plus comme lieu de l'humanité, comme interrogation du rapport humain à l'espace, à soi-même et aux autres, avec des mouvements de masse au sein de vastes espaces architecturaux, avec des escapades solitaires, quelques duos passagers, l'apparition fortuite d'un geste consolateur, pâle lueur sur la peau de la nuit du monde. «Pour moi, la chorégraphie est l'expression de l'espace comme la danse est celle du corps, disait-il. Il y a l'espace (le paysage), le lieu (les murs, les obstacles), la lumière (l'heure, le temps), et des êtres qui leur donnent vie.»

Rien ne le destinait pourtant à son existence en suractivité esthétique. «J'ai toujours été un délinquant et j'espère le demeurer», répétait-il. Né à Montréal, en 1947, «dans une drôle de famille» de cinq enfants, toujours entre deux déménagements, il avait été initié aux arts par sa mère, une femme éduquée, décédée alors qu'il n'avait que 11 ans. Le jeune Jean-Pierre a ensuite vécu avec ses soeurs, des tantes, finalement tout seul, à compter de sa treizième année, en 1960. «Mon père venait une fois par mois», racontait-il dans une entrevue au Devoir. «Il payait le loyer et je m'arrangeais tout seul. Mais je n'ai pas eu une enfance malheureuse. Ça m'a donné le goût et le risque de la liberté, très vite, très tôt.»

Le «goût et le risque» de la danse, il les avait attrapés tout d'un coup, comme un virus, en tombant par hasard, en 1966, sur les photos d'un spectacle donné par ce qui allait devenir le Groupe de la Place Royale, la troupe légendaire de Jeanne Renaud. Le corps fin et musclé du jeune adulte était naturellement fait pour cet art qu'il n'avait jamais pratiqué. Une quinzaine de mois ont suffi à le transformer en danseur professionnel, un des tout premiers au Québec.

Le passage à la chorégraphie s'est également imposé «très vite, très tôt» au surdoué. Il est devenu codirecteur artistique du groupe en 1971. Tout en y créant ses premières oeuvres, il a continué à perfectionner sa maîtrise de la discipline auprès de grandes compagnies à New York, Paris et Stockholm tout en faisant des voyages de l'Asie à l'Afrique afin de parfaire ses connaissances de l'architecture, des arts sacrés ou du costume.

Jean-Pierre Perreault était un artiste global, complet, qui cherchait à lier intrinsèquement toutes les disciplines et les pratiques concernées par une production, la chorégraphie, la scénographie, les éclairages, la musique ou les costumes. Décrocheur de l'École des beaux-arts, il était resté très marqué par les arts visuels, particulièrement par les travaux de Bruce Nauman, Joseph Beuys et Nicholas De Staël. Lui-même était devenu un artiste visuel reconnu, exposant régulièrement ses oeuvres, elles aussi teintées par l'angoisse et la solitude.

Préoccupé par l'analyse comparative des danses traditionnelle et contemporaine, il avait enseigné la danse à l'UQAM de 1984 à 1992. Depuis une décennie, il se consacrait au développement de sa fondation, installée dans une ancienne église restaurée, à l'angle des rues Sherbrooke et de Lorimier. C'est d'ailleurs là, au 2022 de la rue Sherbrooke Est, le jeudi 12 décembre, de 16h à 20h, que seront invités ses collaborateurs, ses amis et le public pour lui rendre un dernier hommage et «fleurir de blanc la scène de l'espace chorégraphique qui porte aujourd'hui son nom».