Danse - Juste une fêlure dans le moule

L'idée venue à une interprète en danse de casser le moule qui l'enserre, de sortir de l'image étouffante de la virtuosité, suscite chez le spectateur des attentes légitimes. Enfin! se dit-on, nous verrons un peu ce qui se cache sous cette armure de chair. Dans Vacuum, ce projet réalisé dans le cadre de la Formule Interprètes de la compagnie Danse-Cité, Carole Courtois s'est entourée de collaborateurs qui savent naviguer allègrement entre les disciplines — danse, théâtre, cirque, théâtre de rue. Et ces contributions donnent au spectacle une couleur unique. Mais en sortant de Vacuum, on a l'impression d'avoir effleuré seulement ce que cette interprète intense brûlait de nous dire.

Dès les premières minutes, le public est aspiré dans un curieux univers. La petite salle Sala Rossa du Centre social espagnol est transformée en un antre ou une sorte de laboratoire à l'environnement sonore vrombissant où trois corps mutants sont exposés, trois corps à la blancheur cadavérique. Le spectateur déambule parmi eux, peut les décortiquer du regard, ces créatures un peu inquiétantes. À y regarder de plus près, ces corps qui se meuvent dans une extrême lenteur et qu'on pourrait croire au seuil de la mort semblent plutôt animés d'une féroce envie de sortir de leur immobilité. Sous la peau courent des spasmes presque imperceptibles mais néanmoins violents. Dans cette introduction à l'impact visuel et émotif certain, est bien ressentie la touche de Johanne Madore, fascinante interprète pendant 13 ans de Carbone 14, chorégraphe et metteure en scène de cette pièce.

Une fois sortis de leur drôle de socle, ces trois êtres qu'on croirait génétiquement modifiés vont prendre forme humaine, dans toutes sortes de jeux des apparences et de faux-semblants, au gré des rencontres avec l'un ou l'autre. Et ces rencontres auront lieu dans des bouts d'espaces ingénieusement transformés. Sur la petite scène, comme au bar, au fond de la salle, ou le long d'un des murs latéraux, vont se succéder une série de tableaux desquels le spectateur est libre de s'approcher ou non. Il y aura sur la scène un petit théâtre tragicomique où on peut prendre la mesure de la qualité de présence des trois interprètes. Mais c'est surtout Carole Courtois et Peter James qui captivent et inquiètent, tant leur corps est un vibrant paradoxe, une fragilité palpable sous la puissance musculaire. Le tableau suivant, un duo très lent et sensuel interprété toujours par Carole Courtois et Peter James, offre un autre avant-goût de ce qu'aurait pu donner un travail sur le mouvement plus approfondi. Car là, comme dans le tableau d'introduction, les corps parlent avec éloquence et intensité de ce désir de traverser le mur des apparences. Mais d'autres tableaux largement improvisés — celui très grotesque du bar, la séance de lip-sync par une Carole Courtois métamorphosée en chanteuse, ou encore le trio qui termine la pièce de façon abrupte —, même s'ils arrachent quelques sourires, enlèvent à l'ensemble l'unité de ton qui aurait mieux servi le propos. Peut-être cette légèreté sert-elle délibérément l'intention de Carole Courtois de s'affranchir enfin de cette image d'interprète «intense» qui lui colle à la peau depuis si longtemps, mais à trop vouloir baigner dans toutes les disciplines Vacuum perd de sa substance et laisse malheureusement un goût d'inachevé.