Pour l'amour de Bach

Difficile de ne pas succomber à la beauté du travail de Nacho Duato. — Photo: Compania nacionale de danza
Photo: Difficile de ne pas succomber à la beauté du travail de Nacho Duato. — Photo: Compania nacionale de danza

Le chorégraphe espagnol Nacho Duato et sa Compania Nacionale de Danza avaient la salle Wilfrid-Pelletier entière à leurs pieds avant même la dernière note et le dernier geste de son spectacle Multiplicité — Formes du silence et du vide. Il est effectivement difficile de ne pas succomber à la beauté poignante et à la richesse multiforme de cette oeuvre consacrée au compositeur Johann Sebastian Bach et à sa musique. Créé à l'invitation de la ville de Weimar, consacrée capitale culturelle de l'Europe en 1999 et où Bach vécut dix ans, Multiplicité — Formes du silence et du vide est un vibrant hommage à la variété et la puissance de la musique du brillant compositeur.

La soirée s'ouvre sur un touchant solo de Nacho Duato lui-même sur la musique des Variations Goldberg, où le chorégraphe s'incline humblement devant le compositeur, personnifié sur scène par un des danseurs de la compagnie. La gestuelle de Duato est empreinte de ce mélange de sobriété et de petits détails qui font sa signature. Bach sera omniprésent tout au long de la soirée, en chair et en musique, tendant la main aux danseurs dont les mouvements deviennent l'incarnation vivante d'une sonate ou d'un prélude.

Les corps se font tour à tour instruments ou notes musicales auxquels le maître du baroque vient donner vie. Un tableau sublime le met en scène jouant de l'archet à même le corps d'une danseuse en mouvement au son envoûtant des Suites pour violoncelle. L'image peut sembler facile, mais le résultat est tout simplement troublant.

Il en va de même du choix de faire un collage d'extraits de Bach et d'y apposer de courtes chorégraphies dans le premier volet du spectacle Multiplicité. On pourrait reprocher à Duato d'avoir choisi les airs les plus connus pour ses courtes pièces. Mais il a ainsi voulu signifier son émerveillement devant l'incroyable diversité des oeuvres du compositeur. Or, le spectateur est lui aussi saisi par la multiplicité des formes musicales de l'oeuvre de Bach, mais également par la multiplicité des formes de vie et de l'infinie combinaison du mouvement qui se dégage de la danse de Duato. Le mélange de magnificence et de sobriété et la touche d'humour propres à sa gestuelle se retrouvent aussi dans les costumes, renouvelés à chaque extrait, et dans la structure impressionnante qui sert de décor. On semble y reconnaître une gigantesque portée musicale au design très épuré.

Le second volet, Formes du silence et du vide, se déploie entièrement sur L'Art de la fugue. Plus sombre, cette oeuvre tient lieu de testament musical de Bach. Et Duato en fait une poignante fresque où le compositeur est tiraillé entre la grandeur de la musique et l'appel de la mort. Un trio éloquent met en scène le triangle infernal de Bach, de sa musique — incarnée par une danseuse tout en souplesse — et de la mort élégamment vêtue et masquée. Mais la scène finale subjugue dans un long tableau où défile l'extrême richesse des danses de couples chez Duato — portés aux formes complexes, glissades suaves au sol.

Puis, soudain, L'Art de la fugue s'interrompt brusquement, telle qu'elle fut interrompue par la mort de Bach, laissant en suspens tout la charge vive de sa musique. Alors un à un, les danseurs défilent sur la structure en forme de portée musicale, tels des notes abandonnées, tandis que Nacho Duato vient rendre à Bach son ultime hommage, répétant le même duo du début, mais avec cette résignation qu'impose la mort.