Danse - Un pique-nique dysfonctionnel

C'est à une fête délirante que le jeune chorégraphe Jean-Sébastien Lourdais convie le public avec Défaut de fabrication, entre la fête d'enfants hyperactifs, le pique-nique compulsif et la tranche de vie d'une famille dysfonctionnelle. Tangente a fait le pari d'offrir à cet artiste fraîchement sorti de l'UQAM une soirée complète de spectacle à l'occasion de sa série Jeune émergence, un choix de programmation inédit et risqué. Pour une deuxième création, Lourdais affiche déjà habilement ses couleurs. En rose, jaune, vert et bleu, c'est toute la gamme des dysfonctions humaines qui défile, dérivées des désirs et besoins les plus fondamentaux: faim, soif, tendresse, convoitise, avidité de vivre.

Il faut dire que Jean-Sébastien Lourdais n'est pas si jeune qu'il en a l'air. Son diplôme de l'UQAM fait suite à une formation suivie en Bretagne où il est né, ainsi qu'à quelques prix récoltés lors de concours à l'Académie de France à Paris. On aura beau lui accoler l'étiquette de jeune chorégraphe émergent, ses vingt-neuf ans ne mentent pas et sa maturité ne vient pas seulement des écoles de danse. Celle-ci se double d'un sens aigu de la dérision et d'une approche inusitée du mouvement, à mi-chemin entre la gestuelle d'un Benoît Lachambre, les troublantes expressions faciales d'une Catherine Tardif et l'énergie brute du désir ou de l'enfance. Le style déjà signé devrait s'affiner avec les années.

Défaut de fabrication est fait de tableaux qui s'entrelacent au gré des obsessions de chacun parmi lesquelles trône l'alimentation compulsive. Si la folie qui prédomine permet de camoufler certaines petites maladresses de composition, l'interprétation des jeunes danseurs est étonnante, au regard de l'importante part qu'y tient le jeu de rôles. La pièce s'amorce par un curieux duo où s'imposent d'emblée des visages déformés par des tics, des spasmes et des regards exorbités. Les corps peinent à garder une posture normale. Une interprète s'effondre à quatre pattes et halète comme un chien. S'ensuit une course folle autour d'une bouteille de bière offerte par un comédien — le seul non-danseur de la distribution de six interprètes — affublé d'une couche géante et d'un bouquet de ballons. Hallucination ou jeu d'enfant?

À première vue, rien ne semble bien logique dans tout cela. Et pourtant, ces manèges ne sont que l'exagération burlesque et tragique des jeux de pouvoir qui se trament plus sournoisement au quotidien dans les rapports humains. Quoiqu'un peu longue, la scène centrale de la pièce est encore plus forte. Deux jeunes femmes siamoises font un pique-nique à coup de gestes incohérents et répétés qui dénotent une tendresse émouvante ponctuée de gestes de violent rejet. À travers les cris vociférés sporadiquement et la danse erratique qui trahissent tous deux une incapacité d'adaptation triomphante, on sent toute l'impétuosité des désirs humains, la jubilation de leur satisfaction ou la frustration devant leur insatisfaction.

L'humour est un peu grinçant. Le décor psychédélique rend le tableau plus joyeux qu'il ne l'est vraiment. Les grosses fleurs en plastique, les costumes et les projections vidéo aux couleurs bonbon ainsi que le code-barre géant imprimé au sol suggèrent un comportement social régi plutôt artificiellement. Les vices cachés sont nombreux. Et les efforts, vains. Qu'à cela ne tienne, la consommation compulsive est là pour compenser.