La post-utopie de Benoît Lachambre

Après ses happenings déambulatoires Not to know et 100 Rencontres, le chorégraphe québécois Benoît Lachambre revient à la scène à l'italienne avec Lugares Comunes, cette semaine à l'Usine C.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Benoît Lachambre est celui par qui la métamorphose de la danseuse Louise Lecavalier est arrivée, lors de la présentation du solo «I» Is Memory, au printemps dernier. Métamorphose de la fureur exaltée en une troublante intériorité, ce solo annonçait déjà les couleurs du nouveau cru de Lachambre pour sa propre compagnie, Par bl.eux.

Finie la révolte qui couvait dans Délire Défait, pièce qui a révélé le chorégraphe en 1999. Du moins pour l'instant. Benoît Lachambre endosse plutôt la douceur et la vulnérabilité, qui habitent aussi son oeuvre. Le trio Love, Forgeries and Other Matters, créé avec Meg Stuart et Hahn Rowe et présenté à Montréal en 2006, le mettait aussi sur cette voie. «Ma danse dans les années 90 était dure, intense émotivement, le danseur cassait tout, confie-t-il au bout du fil, depuis la France. Maintenant, c'est une autre approche, je n'étais plus heureux dans le moi torturé.»

Dans Lugares Comunes, quatorze interprètes canadiens et européens révèlent les enseignements du chorégraphe, gourou des états secrets du corps. Depuis le début des années 90, l'artiste livre ses ateliers au fil de ses tournées, des commandes de créations. Sa technique très personnelle évolue au gré des rencontres et des expériences. Ce n'est pas pour rien que sa compagnie s'appelle Par bl.eux., curieux acronyme de «Par Benoît Lachambre et eux», c'est-à-dire tous ces autres artistes qu'il côtoie.

«L'impro-contact m'a beaucoup influencé, mais je me suis aperçu que le travail que je faisais était surtout lié au Qi-gong dans l'esprit», explique-t-il, en soulignant que d'autres influences nourrissent aussi son approche. Pour la première fois, cet enseignement qu'il limitait à une méthode préparatoire à la création se retrouve au coeur de son oeuvre.

«J'ai vu que ça [son approche] créait un autre type de présence chez les participants, quelque chose de plus doux, d'intrigant pour les dimensions que ça révèle, parce que ça bouscule les perceptions, c'est de l'ordre du sensoriel.»

Louise Lecavalier témoignait récemment de ce bouleversement opéré par sa rencontre avec le chorégraphe, comme si celui-ci ouvrait à d'autres potentialités du corps que les danseurs se découvraient capables d'incarner. Idem pour Jean-François Blanchard, interprète formé en théâtre mais qui a toujours oeuvré dans des univers perméables aux expressions du corps (Ex Machina, Carbone 14, Lemieux-Pilon) et qui intégrera la distribution montréalaise de Lugares Comunes.

«Il ouvre à d'autres perspectives, ne serait-ce que ces états-limites du corps et de la conscience qui sont des sources inestimables d'expression et qu'il ose permettre sur scène, il a cette confiance de les laisser vivre», rapporte le comédien à propos du chorégraphe.

Quête commune

Sa méthode plonge au plus profond du «corps magnétique, énergétique», et des états de conscience que la vie quotidienne bien ordonnée tend à marginaliser: «le rêve, la métaphore, les voyages dans l'espace-temps», énumère le chorégraphe. D'où l'impression de flottement dans un univers «néofuturiste», «pseudo-scientifique», «parodiant des comédies musicales», que rapportent différents médias européens, depuis la première en mars 2006 au festival les Antipodes de Brest.

Le titre de la pièce fait justement référence à la quête de lieux communs de l'être, au comment vivre ensemble. L'expression espagnole, moins péjorative que la française, renvoie d'ailleurs à un «mouvement commun», explique Benoît Lachambre.

«Lugares Comunes, c'est l'histoire d'un mouvement un peu underground, d'un groupe de gens qui partagent des choses, tente-t-il de résumer. Pour ne pas faire trop sectaire, on y a mis un peu d'humour», ajoute en riant celui qui, tout en prenant son travail au sérieux, aime bien dérider le public.

La pièce évolue entre la danse, le théâtre et la performance. Le décor concocté par Nadia Lauro évoque une sorte de salle de conférence du futur et l'ambiance sonore est signée Laurent Maslé, soit deux fidèles collaborateurs du chorégraphe. Quelques textes en langues différentes — «même des langages inventés», souligne le créateur — parsèment la curieuse odyssée qui semble flirter avec le paranormal.

Benoît Lachambre incarne bien l'adage «Nul n'est prophète en son pays». Artiste associé au Quartz de Brest depuis 2005, le chorégraphe se promène un peu partout en Europe, en Asie, où des artistes et des directeurs de théâtre lui commandent des créations. Mais il finit toujours par revenir au Québec. D'ailleurs, sa prochaine création sera présentée à Montréal au printemps dans le cadre du Festival TransAmériques.

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Lugares Comunes

Chorégraphie de Benoît Lachambre, du 13 au 15 septembre à l'Usine C