Danse - Ballet pour le temps présent et futur

L'ambiguïté mystérieuse, la double nature des êtres et de la vie, qui rend celle-ci si insaisissable, fascine le chorégraphe Édouard Lock depuis toujours. Après André, Aurélia, Amelia, c'est au tour d'Amjad, toute nouvelle chorégraphie de la compagnie montréalaise La La La Human Steps, de semer le mystère.

Amjad, présenté en première mondiale à Ottawa cette semaine, puis à Montréal la semaine suivante, est un prénom issu du pays natal du chorégraphe Édouard Lock — le Maroc —, qui sied autant aux hommes qu'aux femmes. La danseuse Louise Lecavalier, véritable muse du chorégraphe, a incarné cette dualité pendant plus de vingt ans par sa force brute jumelée à sa souplesse féline. Si les chorégraphies de La La La Human Steps se sont assagies un peu depuis le départ de la démone blonde, elles comportent toujours cette ambivalence essentielle: des hommes sur pointes au visage androgyne de la danseuse Zofia Tujaka dans Amelia en passant par la forme du duo, emblématique de son oeuvre.

Comme le sourire étrange de la Mona Lisa, les commotions chorégraphiques de La La La Human Steps ont ainsi conquis le monde, depuis Human Sex en 1985 jusqu'à Amelia en 2004.

Une opposition riche en symboles

Après avoir apprivoisé et aussitôt subverti les pointes, le chorégraphe s'enfonce encore un peu plus dans l'imaginaire du ballet classique avec Amjad. Lock revisite carrément deux ballets du répertoire romantique à sa manière abstraite et vertigineuse: Le Lac des cygnes et La Belle au bois dormant. Le prénom marocain d'Amjad renvoie d'ailleurs aux influences fortement orientales qui imprégnaient les oeuvres romantiques. «C'est intéressant de faire référence à des structures anciennes pour exprimer des choses nouvelles, confie le chorégraphe au Devoir. Les pointes amenaient déjà avec elles un poids historique.»

Bien sûr, il rejette la narrativité et la fonction de représentation au coeur des ballets classiques.

«Il y a des références chorégraphiques [au style romantique dans Amjad], mais je n'intègre pas le répertoire, ça ne m'intéresse pas, précise-t-il. La structure de ces ballets est souvent complètement inintéressante, les parties les plus touchantes sont celles qui se passent dans la forêt, comme les grands pas de deux.»

Malgré l'abstraction avouée de son travail chorégraphique, l'artiste a retenu précisément ces deux ballets notamment parce qu'ils mettent en scène cette opposition riche en symboles entre le monde sombre et chaotique de la forêt et celui, lumineux et ordonné, de la royauté.

«Ces deux ballets sont les plus connus, ont un thème palais/forêt unifiant et le même compositeur», explique-t-il. Les oeuvres de Tchaïkovski, dont on reconnaîtra peut-être certains motifs, ont toutefois été complètement remaniées par les compositeurs Gavin Bryars et David Lang.

Édouard Lock a donc exploité, surtout dans la réalisation du film qui dialogue avec la chorégraphie, la symbolique des ballets romantiques, les pulsions antagoniques qu'ils recèlent, comme tout mythe fondateur d'une culture.

«Quand on regarde la dynamique qui opère dans les thèmes narratifs du Lac des cygnes, c'est l'ostentation, la dorure, le paraître, le pouvoir, la structure du palais et sa relation floue et ambiguë au chaos de l'inconscient, au danger, à la noirceur, la séduction de la forêt. On voit ça symbolisé dans le film: les lianes, c'est la forêt; la dorure, c'est le palais.»

Dans les extraits dévoilés plus tôt cette semaine, une dichotomie semble se dessiner, surtout dans le travail des bras, entre des mouvements plus délicats et harmonieux, empreints de l'élégance romantique et des gestes plus vifs et radicaux.

«Ce n'est pas tant une déstructuration de la thématique romantique qu'une empreinte du style.»

Pour le reste, tous les ingrédients fétiches de Lock s'y retrouvent: musiciens sur scène (violons alto, violoncelle, piano), danseurs qui évoluent beaucoup par duos, scénographie monumentale — signée par un nouveau collaborateur, le sculpteur Armand Vaillancourt.

La La La Human Steps a connu une ascension fulgurante dans les années 80-90. Fondée par Édouard Lock en 1981, la compagnie a gagné les scènes du monde d'abord avec Human Sex. Son esthétique crue et sa danse d'une extrême vélocité repoussaient les limites de la chorégraphie et cristallisaient l'imaginaire de toute une génération en quête de sensations fortes. Artiste multimédia avant l'heure, Édouard Lock a signé presque autant de films que de chorégraphies. Son dernier film, Amelia, a atteint des sommets de perfection et d'intelligence visuelle et spatiale. Espérons qu'il y aura aussi un Amjad - le film...

Le Devoir

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Amjad

Chorégraphie d'Édouard Lock présentée les 20 et 21 avril au Centre national des arts d'Ottawa et du 26 avril au 5 mai au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.

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