Danse - Fraternités culturelles

Il avait électrisé le public du Festival de nouvelle danse en 1999, remportant le prix du public de cette édition tournée vers l'Afrique. Celui qu'on a connu comme soliste exceptionnel revient à Montréal présenter une pièce de groupe, Men-Jaro, avec sa compagnie tout juste formée en décembre dernier. La question brûle les lèvres: Vincent Mantsoe, le danseur sud-africain au charisme renversant, saura-t-il transmettre ce magnétisme qui le caractérise?

«C'est un gros défi, reconnaît au bout du fil le chorégraphe de Soweto, installé en France depuis quelques années. J'essaie de leur transmettre la même énergie que je dégage dans mes solos. C'est un processus d'apprentissage. Mais c'est important de préserver la personnalité de chaque danseur, sa façon de présenter le mouvement. Chacun apporte son propre charisme.»

Il faut dire que le travail de groupe n'a plus tellement de secrets pour Vincent Mantsoe, puisqu'il a chorégraphié pour plusieurs autres troupes, dont une de Toronto, COBA (Collective of Black Artists). Il s'agit tout de même de la première pièce de groupe de sa propre compagnie, composée de danseurs méticuleusement choisis.

Ni simplement africaine, ni occidentale, sa danse se situe au confluent des précieuses traditions de chez lui, des techniques asiatiques qu'il a faites siennes au fil de sa carrière (kathak indien, danse balinaise, tai chi, karaté) et d'un esprit proprement contemporain.

«Toutes ces techniques influencent mon travail et je me sens plus près d'elles que de la danse classique ou moderne, même si je fais quand même de la danse contemporaine», confie-t-il. Il a nommé son style «afro-fusion», animé par le désir de faire tomber les frontières entre les différentes traditions de danse afin de trouver un terrain commun.

«La réponse se trouve dans l'équilibre entre la tradition et les influences puisées en Europe ou ailleurs. L'idée de préservation de la culture est très importante pour moi. Mais ça ne sert à rien de vouloir préserver la culture sans avoir la possibilité de la faire avancer, de l'amener ailleurs. Toute une génération est intéressée à développer une manière différente de bouger, plutôt que de reprendre, répéter le mouvement traditionnel.»

Né à Soweto

Si les historiens de la danse ne s'entendent pas sur une définition de la danse contemporaine africaine, ils s'accorderont sans aucun doute pour dire que Vincent Mantsoe en incarne avec brio l'un des multiples visages. Né à Soweto, nourri des danses de rue de son enfance, tiraillé entre la culture pop mondialisée d'un Michael Jackson et les rituels secrets des guérisseurs dont il est l'héritier d'une longue lignée, Vincent Mantsoe trouve sa voie au sein de la troupe de Johannesburg Moving into Dance Compagny.

C'est là qu'à titre de chorégraphe résident pendant dix ans, puis de directeur artistique associé jusqu'en 2001, il peaufinera cet amalgame de spiritualité zulue, de philosophie asiatique et d'esthétique contemporaine qui caractérise sa danse. En fait, il cherche à libérer la danse à travers une odyssée spirituelle. «Quand je performe, j'aspire le public dans une autre vie», dit-il.

Sa pièce Men-Jaro cristallise cette fraternité des cultures et des traditions. Men pour «humanité» et Jaro pour «ami» en slang de Soweto. «C'est l'amitié entre humains venus de différentes cultures.» Sur scène, cinq danseurs (dont le chorégraphe) évoluent avec autant de musiciens du African Music Workshop Ensemble, qui jouent des instruments traditionnels sud-africains de manière pas toujours très traditionnelle.

Le ngoma, par exemple, un type de percussion issu du peuple venda et joué seulement par des jeunes femmes au moment du rite de passage à l'âge adulte, est ici manipulé par des hommes, explique l'artiste. Outre les percussions, les musiciens usent aussi d'instruments à vent et à cordes, auxquels se joint le chant de Sasa Magwaza.

Artiste du monde, maintenant installé en France, Vincent Mantsoe n'en demeure pas moins attaché à son pays, où il va se ressourcer chaque année.

«Je rentre à la maison pour préserver l'énergie propre de ma danse et pour demander la permission et l'aide de mes ancêtres, parce que je ne peux pas me

renier.»

Le Devoir

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Men-Jaro, de Vincent Mantsoe, les 27 et 28 février au Théâtre Maisonneuve.

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