Danse - En quête de l'instant

L'improvisation dansée a la cote. On n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur l'offre de spectacles depuis le début de l'année. Un quatrième rendez-vous à haute teneur improvisée, Chalk, prend l'affiche cette semaine à Tangente. Si bien que, dans le milieu, on parle du mois de l'improvisation... Phénomène ou coïncidence?

«C'est le mois de l'impro à Montréal, s'exclame Andrew Harwood, le grand gourou canadien de l'improvisation. Quatre shows d'impro professionnelle presque quatre fins de semaine de suite, c'est du jamais vu!»

Loin d'être nouvelle, cette pratique existe depuis longtemps. Elle était notamment au coeur de la révolution américaine de la danse issue du mouvement du Judson Church aux États-Unis, dans les années 60-70. Elle avait alors une autre intention, celle de dépouiller la danse, justement, de toutes les intentions qu'on lui avait prêtées jusque-là. Cette quête d'«indifférence» du geste dansé se distingue de l'investigation actuelle de l'impro.

Mais peu importe leurs motivations, les improvisateurs cherchent dans le feu de l'instant une forme de renouvellement, d'enrichissement de leur pratique et de leur vision de la danse. «Ça alimente la recherche et la création», indique M. Harwood. Ce qui explique peut-être son attrait pour l'art de la danse, en perpétuelle redéfinition.

«Ce qui est intéressant, c'est la liberté, la créativité que ça va chercher chez l'interprète», pense Daniel Soulières, directeur artistique de la compagnie Danse-Cité, laquelle fête ses 25 ans. Il danse encore ce soir dans Treize lunes, un spectacle d'improvisation qui réunit 10 danseurs et

10 musiciens (on a rarement droit à une distribution de cette envergure!), inspiré des Événements de la pleine lune qui ont lancé la compagnie en 1982 et ponctué son histoire jusqu'en 1986, puis en 1993 et en 2003. «Ces créations spontanées font appel à toute une gamme de sensations, d'émotions, qui ouvrent des filons de création qu'on est surpris de voir surgir et qu'on peut développer par la suite.»

L'impro, «c'est la concentration sur le présent, sur l'instant», affirme pour sa part Robert Bergner, le concepteur de Chalk, une improvisation à cinq joueurs qui mélange tous les modes d'expression artistique: musique, danse, texte, dessin, éclairage, sculpture. «C'est l'ouverture à ce qui se passe autour et à l'intérieur de soi-même et la réponse qu'on choisit de donner à ça, sans contraintes prévues», ajoute-t-il.

Pour toutes ces raisons d'ailleurs, l'impro s'inscrit au coeur du processus de création de la grande majorité des chorégraphes. Mais entre le déversement de mouvements bruts et la chorégraphie finie, il y a un fossé... «Le chorégraphe choisit ce qu'il conserve, alors que là on est responsable de la matière à livrer», nuance M. Soulières.

Transmission, échanges

Ce dernier insiste: comme Les Événements de la pleine lune, Treize lunes veut d'abord approfondir les liens qui unissent la danse et la musique actuelle et développer la conscience musicale chez les danseurs. «Ça permet de développer des affinités — encore aujourd'hui», souligne-t-il.

L'idée de reprendre le même concept qu'il y a 25 ans s'est enrichie d'une autre mission: tendre la main à la jeune génération d'artistes et lui transmettre ce savoir et ce plaisir de la danse improvisée qu'elle affectionne déjà. D'où la présence d'anciens joueurs et de jeunes premiers dans le spectacle, qui déploie une suite de 10 tableaux improvisés autour de structures, de canevas de jeu préétablis, le tout déployé sans paroles ou presque.

Dans Chalk, des répétitions conduites autour d'objets, de thèmes ou de consignes ont aussi précédé les représentations de cette semaine. Le titre vient d'ailleurs du tableau noir qui trônait dans la pièce où le groupe répétait, dans le cadre d'une résidence au New Hampshire, l'été dernier. «Pour une raison ou une autre, c'est devenu une partie de ce qu'on faisait, raconte M. Bergner. Et ça rejoint le thème de l'improvisation parce que, avec une craie sur un tableau, on peut écrire des choses et les effacer ensuite, même le plus beau dessin disparaît dans l'instant.»

Le Devoir

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Treize lunes

Ce samedi au Monument-National

Chalk

Du 8 au 11 février à Tangente