Festin chorégraphique

Il fait partie de la poignée de chorégraphes qui ont posé plusieurs pierres à l'édifice de la danse en France. Il vient d'ailleurs d'en poser une toute récente avec l'ouverture d'un centre chorégraphique d'exception, le Pavillon noir, à Aix-en-Provence. Aperçu brièvement à Montréal en 2001, le temps d'une seule représentation d'Helikopter et du Sacre du printemps, Angelin Preljocaj — et sa troupe née en 1984 — est de retour avec une pièce jubilatoire créée sur la musique des Quatre Saisons de Vivaldi.

Pour les 20 ans de sa compagnie, après la troublante création de N, le chorégraphe et directeur artistique du Ballet Preljocaj a voulu s'offrir une oeuvre joyeuse en «cadeau d'anniversaire». «N traitait de la violence du monde, d'humiliation, de torture et de génocide, raconte-t-il. On a terminé ça avec un goût amer dans la bouche. Alors, j'ai promis aux danseurs que la prochaine pièce serait quelque chose de très positif, d'énergique et de solaire, de l'ordre du jaillissement.»

Il a dès lors spontanément proposé de travailler sur Les Quatre Saisons de Vivaldi, sans trop y croire d'abord puisque cette oeuvre usée, mille fois entendue, évoquait de prime abord quelque chose d'un peu ringard. Mais il s'est finalement pris à son propre jeu.

«Quand j'ai écouté la musique à tête reposée, j'ai été vraiment bouleversé. Je me suis dis: cette musique a un potentiel incroyable, elle n'a qu'un talon d'Achile, elle souffre d'être trop connue, reconnue, vulgarisée donc vulgaire pour certains et réduite à une sorte de hit parade.»

Le chorégraphe s'est alors donné le défi de la dépoussiérer, de la présenter de manière à ce que le public semble l'entendre pour la première fois, qu'il «regarde la musique avec les yeux et la danse avec les oreilles».

Pour ce faire, il a pris le contre-pied de l'humeur «nature» de la musique en invitant l'artiste Fabrice Hyber à signer le décor, les accessoires et à collaborer au design des costumes. Avec ses POF (prototypes d'objets en fonctionnement) qui tendent à subvertir la fonction originelle des objets du quotidien, le plasticien a donc «chaosgraphié» la pièce en affublant la scène d'objets hétéroclites qui atterrissent parmi les danseurs aux moments les plus incongrus.

«Je voulais quelqu'un qui apporte des intempéries», précise le chorégraphe qui, avec ses 24 danseurs, a ainsi créé un véritable festin chorégraphique, avec tous ses mouvements d'ensemble et ses débordements — quoique la danse de Preljocaj reste proche d'un certain formalisme.

Un temple pour la danse

L'infatigable Angelin Preljocaj a ainsi signé, en un peu plus de 20 ans de pratique, quelque 35 chorégraphies, dont huit sont présentées sur les scènes du monde. Très actif dans le développement et la démocratisation de la discipline de la danse, il multiplie d'un côté les collaborations avec des artistes de divers horizons, tels Air, Granular Synthesis, Enki Bilal, Laurent Garnier, tandis que de l'autre il accueille des chorégraphes en résidence et organise chaque année le festival Corps à coeur.

L'ouverture toute récente du Pavillon noir (le 20 octobre dernier) constitue un autre pas dans cette direction. L'édifice, dont le verre permet de voir la danse qui s'y fait (un souci du chorégraphe), a été conçu spécifiquement pour les besoins de la danse par l'architecte Rudy Ricciotti. Avec quatre studios pour les résidences et une salle de 350 places, le lieu est le premier en France qui permette aux artistes d'y mener tout le processus de création, des répétitions à la présentation de spectacle en passant par la mise en place des éclairages.

«Une véritable victoire pour la danse», estime M. Preljocaj, trop heureux d'y voir sa troupe cohabiter avec ceux qui créent la danse de demain.

- Les Quatre Saisons du Ballet Preljocaj. Du 16 au 18 novembre au Théâtre Maisonneuve