Impuissance fertile

La fusion délectable et un peu brouillonne entre théâtre, danse, acrobatie et musique des Ballets C. de la B. vient de nouveau secouer les planches — et le public — de Montréal. Le collectif belge, ici sous l'impulsion du chorégraphe Koen Augustinen, a même élu notre petite métropole québécoise (et la Cinquième Salle de la Place des Arts) pour y baptiser son nouvel opus, Import/Export.

La pièce s'inscrit en continuité avec Bâche, acclamé dans cette même salle en 2004, qui mettait en scène cinq danseurs, un pianiste et un haute-contre interprétant la musique de Purcell, transfigurée par des sonorités contemporaines. «Dans Bâche, j'avais trouvé ce que je cherchais à dire et la forme pour le dire, explique le concepteur, metteur en scène et interprète Koen Augustinen. Il y a une intimité que j'ai gardée.»

Il a aussi renoué avec le noyau dur des concepteurs artistiques de Bâche, l'alto masculin Steve Dugardin, le compositeur Guy Van Nueten et le dramaturge Guy Cools, tout en s'entourant de nouveaux interprètes.

L'amour de la musique de Purcell, que les artistes partageaient dans Bâche, fait place à leur passion pour les musiques baroques françaises, particulièrement les chansons profanes des compositeurs Michel Lambert, Louis-Nicolas Clérambault et Marc-Antoine Charpentier, que Guy Van Nueten a jumelées à de la musique électronique. Le tout est livré live sur scène par le tout féminin Kirke quatuor à cordes et M. Dugardin.

Émotion forte

Après avoir exploré le thème de la peur, les performeurs s'engagent dans une réflexion — très active et très libre — sur l'impuissance, par leurs jeux de construction et de déconstruction chorégraphiques, acrobatiques et dramatiques. Koen Augustinen aime ancrer ses pièces dans des émotions fortes qu'il a ressenties à la suite d'une expérience marquante. Dans ce cas-ci, le visionnement du documentaire Le Cauchemar de Darwin, sur la surexploitation des ressources halieutiques d'un lac de Tanzanie, a semé les graines qui donneront naissance à Import/Export.

«J'étais fâché, triste et frustré en même temps, confie-t-il. Je me demandais ce que je pouvais faire comme artiste parce que j'ai participé à ça en mangeant de ce poisson que l'Europe a importé. Je me sentais très impuissant.»

Ce sentiment d'impuissance face aux forces économiques qui nous dépassent, et font parfois d'énormes ravages pendant qu'elles profitent à d'autres, s'est toutefois avéré un terrain fertile, artistiquement et personnellement. Import/Export en est né et une lettre envoyée au Parlement européen sur cette question fera bientôt l'objet d'un débat au sein de cet organe politique, indique l'artiste.

Sur scène, il faut bien sûr oublier le poisson et les tractations commerciales. «C'est une source d'inspiration, précise le chorégraphe. Il y a mille autres exemples d'exploitation», avec leurs bénéficiaires et leurs victimes. Seul le titre de la pièce fait référence, par «association libre», dit-il, au capitalisme qui lui a servi de point d'ancrage.

Pour le reste, on peut faire confiance au génie inépuisable des Ballets C. de la B. pour nous faire rire autant que pleurer en déployant leur jeu brut dans les formes artistiques

les plus diverses et les sensibilités humaines de chacun des performeurs.

- Import/Export, des Ballets C. de la B. (Koen Augustinen), du 14 au 18 novembre à la Cinquième Salle de la Place des Arts