Danse - Sexe, mensonges et solitude

Les séries Émergence de Tangente ont du panache cette année, et celle du week-end ne fait pas exception. Puisant dans une expérience à la fois très personnelle et universelle, celle du deuil et de la solitude, Le Naufragé de Tony Chong met en scène un être en perte d'équilibre, évoluant sur la fine ligne démarquant l'introspection du délire. Tandis que Jenn Goodwin dépeint avec humour le rapport mensonge-vérité dans Liar, pour ensuite faire entrer le public dans l'univers mésestimé deÉ la bouche.

Connu surtout comme interprète (pour Marie Chouinard et José Navas entre autres), Tony Chong en est à sa deuxième création solo à Tangente. Bien que sa danse manque un peu d'assurance, elle parvient à imposer un univers. Trop imprégnée, peut-être, de l'univers extrêmement précis de Chouinard et Navas, et cherchant à s'en dégager, elle oscille entre une belle maîtrise et une négligence feinte.

Pour rendre plus palpable l'extrême vulnérabilité qui l'anime, Tony Chong n'utilise que la partie avant de la scène et ose s'approcher du public jusqu'à le toucher presque, lui enjoignant ainsi d'entrer dans son intimité. Autre aspect intéressant, la source sonore est décuplée: un air de Mozart parvient du fond de la scène, en sourdine, alors que sporadiquement s'y superposent de brèves créations sonores de Laurent Maslé, provenant de l'avant-scène, qui ressemblent à des amplifications de bruits corporels: soupirs, respirations, circulations de fluides. À cette disposition sonore semble correspondre la gestuelle. Tantôt fragile et chancelante, tantôt ferme et énergique, elle témoigne d'un réel combat entre l'abandon à la douleur et la résistance du corps.

Mensonges, cigarettes

et autres addictions buccales

La chorégraphe torontoise Jenn Goodwin complétait le programme avec deux courtes pièces d'une franche audace. Le solo Liar, sorte d'oeuvre-signature de Goodwin, qui évolue au gré de ses humeurs depuis sa création en 1997, traite des petits mensonges qui tissent l'existence. Sous une lampe-vérité, la danseuse-chorégraphe déverse ses confidences, laissant soin au public de départager le vrai du faux, et énumère ce qui bascule si facilement de la vérité au mensonge: l'amour, le père Noël, les impôts, la télévision, l'orgasme, etc. Jenn Goodwin a de la verve, de l'humour et de l'intelligence, dans le franc-parler de ses textes, qu'elle déclame avec l'aisance d'une comédienne, comme dans la souplesse de sa danse. La gestuelle, très physique et d'une pertinence à toute épreuve, semble dériver tout droit des tics corporels, et des postures qu'on prend quand on s'apprête à dire un mensonge. Les mouvements sont à la fois très près du propos et conservent pourtant une farouche indépendance.

Îuvre plus récente, Suck & Spit porte sur l'univers buccal et tous ses dérivés, nobles et moins nobles: baiser, mâcher, cracher, sucer, parler, chanter, etc. Pour Jenn Goodwin, la bouche est en quelque sorte un portail qui conduit à toute une gamme d'expériences fondamentales de l'existence. À travers le riche agencement d'images vidéo (allant des scènes de tendres baisers à l'auscultation médicale), de montages sonores éclatés et de danse convulsive, la chorégraphe, qui danse aussi au sein du trio, balaie simultanément tout le spectre sensuel de la bouche: goût, dégoût, désir, rejet. D'où le rapport contradictoire qu'on y entretient, reléguant souvent sa valeur inestimable à sa vulgaire fonction d'organe!