Deux génies du geste se rencontrent

Source: Tristam Kenton
Photo: Source: Tristam Kenton

Ils redéfinissent chacun à leur manière les limites de l'art chorégraphique. L'un en transfigurant l'art traditionnel indien, l'autre en jonglant poétiquement avec le geste enlevé, la parole et la musique ancienne. Ils se retrouvent sur scène deux seuls soirs à Ottawa, le temps d'un duo électrisant.

Le Britannique Akram Khan et le Belge Sidi Larbi Cherkaoui ne se connaissaient pas avant le nouveau millénaire. Le public non plus d'ailleurs, ou si peu. Une histoire marrante les a réunis en 2000 et leur a permis de se découvrir plusieurs affinités au-delà de leurs divergences stylistiques pourtant marquées: une passion commune pour une danse à la croisée du théâtre et de la musique, une éducation musulmane et une envie de confronter leur image à une époque où l'Europe les porte tous deux aux nues.

Quand Akram Khan est venu à Bruxelles chercher des danseurs pour fonder sa propre compagnie en 2000, Sidi Larbi Cherkaoui savait bien peu de choses de ce jeune chorégraphe britannique d'origine bengalie. Incité par une amie à le rencontrer, il est immédiatement tombé sous le charme.

«Il était tellement magnétique dans sa manière de bouger, se rappelle le chorégraphe belge, ex-membre du collectif les Ballets C. de la B. C'est un tout autre univers que le contemporain. Il a une façon de gérer le rythme qui relie à une sorte de racine.»

Le coup de foudre artistique opère aussi chez Akram Khan, rompu au kathak (danse classique indienne) comme à la gestuelle contemporaine, et attiré par cette facilité chez le Belge d'entrer en contact avec les autres danseurs. Avant même de devenir les deux enfants terribles de la danse que les festivals et les théâtres s'arrachent aujourd'hui, les deux chorégraphes se faisaient la promesse de travailler à une oeuvre commune.

Dualité culturelle

À cause de leurs nombreux engagements respectifs, leur duo zero degrees voit finalement le jour en 2005, fruit du croisement de leur langage, point de rencontre de leurs référents culturels, là où la réalité de l'un s'arrête et où celle de l'autre commence.

«On essaie de se parler avec la langue de l'autre, de montrer à l'autre comment on bouge, indique Sidi Larbi Cherkaoui, aujourd'hui artiste invité du Het Toneelhuis, un théâtre ouvert à toutes les formes d'art, situé à Anvers. J'avais envie d'apprendre à danser comme lui; sa manière d'utiliser les mains est très belle. Mais c'est aussi un échange de pensées, de ce en quoi on croit.»

Car si tous deux ont connu une éducation musulmane, celle-ci les distingue aussi, puisque l'un l'a reçue d'une famille bengalie imprégnée de religion et l'autre, de parents nord-africains. Les deux chorégraphes-danseurs jouent sur leur dualité culturelle, sur les différences et les ressemblances qui les réunissent sur scène, faisant un pied de nez à l'idée reçue d'un islam uniforme et homogène.

«Le monde des médias donne [de l'islam] une image très lourde à porter; on souffre de ça tous les deux, confie M. Cherkaoui. Les choses sont simplifiées et manipulées.»

L'image, la dualité sont au coeur de zero degrees. Le sculpteur Antony Gormly, qui agit à titre de scénographe pour la pièce, a créé deux statues à l'image des deux chorégraphes-danseurs qui les intègrent à leur danse.

«Il a eu l'idée de faire des copies de nos corps, explique Sidi Larbi Cherkaoui à propos du sculpteur, qui se prend habituellement lui-même pour modèle pour façonner ses oeuvres. On danse chacun avec l'autre, mais aussi avec notre image.» Clin d'oeil aux idoles que l'islam condamne généralement mais permet pourtant chez les hindouistes. Clin d'oeil aussi à cette image de Sidi Larbi Cherkaoui et d'Akram Khan qui s'est construite autour de leur renommée au fil des ans, les entravant parfois dans leur travail créatif.

Confronter son image

«On se rendait compte que parfois notre image était dans le chemin de notre discours, de notre désir de nous exprimer, rapporte l'artiste anversois. Notre image est notre ennemie, elle est fixée par les gens, les médias, alors qu'on évolue, qu'on change d'avis. Les statues sont là pour jouer là-dessus; parfois ce sont des corps, des témoins, des bourreaux.»

Chorégraphe phare de la nouvelle génération en Grande-Bretagne, formé auprès du maître de kathak Sri Pratap Pawar, Akram Khan a connu un fulgurant baptême de scène dans Mahabharata, de Peter Brook, avant d'apprendre le contemporain notamment avec Anne Teresa de Keersmaeker et de fonder sa compagnie en 2002. Montréal acclamait sa superbe pièce ma au printemps dernier.

Il prépare une pièce avec le Sinfonietta de Londres en l'honneur du 70e anniversaire du compositeur Steve Reich et s'apprête à danser avec l'étoile du ballet Sylvie Guillem.

D'abord interprète de l'oeuvre phare d'Alain Platel Iets op Bach (1998), Sidi Larbi Cherkaoui révélait sa propre danse-théâtre sublime et éclectique aux Montréalais avec Foi en 2003, sous la bannière des Ballets C. de la B., puis l'an dernier avec D'avant, créé avec trois amis chorégraphes. Élève d'Anne Teresa De Keersmaeker, il a reçu le prix Nijinsky du meilleur chorégraphe émergeant pour Rien de rien en 2002. Il vient de signer des oeuvres pour le Ballet de Monte-Carlo et le Ballet du Grand Théâtre de Genève.

Pour zero degrees, les deux artistes sont entourés de trois musiciens (un violoniste, un percussionniste et un violoncelliste) et un chanteur sur scène, qui interprètent la composition de Nitin Sawhney, avec lequel Akram Khan a souvent travaillé.

Selon Le Monde, un spectacle éclatant de beauté, d'invention et d'humanité attend les spectateurs de zero degrees.

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Zero degrees

Au Centre national des arts d'Ottawa, les 13 et 14 octobre.
1 commentaire
  • Mafsir Mouctar Lam - Inscrit 7 octobre 2006 11 h 40

    quelle bonne explication

    En lisan ce texte je me sens dans l'idée,et l'image de celui qui ecrit, faite, et joue le role .
    le redacteur est extra ordinaire.
    l'explication et l'exprimation,aussi dansent.
    le metteur en page aussi à une marge respiration, d'intelligence .