Danse - Des idées dans le corps

Danseur hip-hop né, baigné dans l'esthétique postmoderne et rompu au ballet classique, Victor Quijada a fracassé toutes les cloisons entre les genres chorégraphiques lorsqu'il a fait son entrée dans le paysage montréalais de la danse à Tangente, le printemps dernier.

Victor Quijada, le jeune danseur-chorégraphe mexicain-américain vivant à Montréal, s'est fait connaître ici dans le cadre de la série «Danza! Dança! Nouvelle danse latine». Il n'a pas fallu plus de quatre mois pour qu'on en redemande. Le voici de retour avec Hasta la proxima!, cette fois sous la bannière «Danses urbaines». Petite histoire d'une création qui en dit long sur la période de transition que vit un danseur de ballet classique redevenu lui-même: breaker, dans l'âme et dans le corps, mais pas tout à fait dans la tête... Né à Los Angeles de parents mexicains, Victor Quijada fréquente très jeune les bars, où il pratique le breakdance. Tombé dans la culture hip-hop comme dans la potion magique, il passe toutefois, au niveau secondaire, par une école d'art qui transforme sa vision et sa passion. «Tout un autre monde s'est ouvert à moi, raconte-t-il avec émerveillement. Plus qu'un simple style chorégraphique, j'y ai trouvé toute une conception de l'art. Et j'ai voulu combiner le hip-hop à ces idées postmodernes radicales sur les possibilités infinies de l'artÉ On était comme les beatniks du hip-hop, on essayait d'amener le hip-hop ailleurs.» C'est là qu'a commencé son périple, aussi radical que ses enseignements, l'amenant à expérimenter une forme hybride de hip-hop à New York, puis à l'abandonner pour se consacrer entièrement au... ballet néoclassique, au sein de la vénérable Twyla Tharp Company.

Soif de défi

On peut voir dans ce changement toutes les contradictions du monde, mais pour Victor Quijada, il s'agit d'abord de coïncidences, puis d'un élan vital, doublé d'une soif de défi. «C'était une question de survie, insiste-t-il, parce que je n'avais pas de formation classique et que j'avais la chance unique de devenir danseur professionnel. C'est devenu mon seul but. Le ballet classique était la chose la plus difficile que j'avais jamais faite, et j'étais déterminé à le conquérir.» Cependant, même l'extrême rigueur du ballet classique ne réussit pas à chasser le naturel, qui revient au galop après quelques années, suivi du désir toujours plus féroce de transformer le hip-hop. Décidément, Victor Quijada a le tempérament de son art: «Le hip-hop, c'est une histoire de caractère, confie le danseur. C'est spontané, improvisé et tellement rapide... C'est la chose la plus excitante au monde. Je veux préserver cette énergie, l'expérience du cercle [celui qui se forme autour des danseurs dans un club] et toute cette magie. Dans l'entraînement classique, tu imprimes une forme à ton corps, alors que dans le hip-hop, tu donnes vie à cette forme, tu la crées.»

Curieusement, c'est en acceptant, en 2000, un contrat pour les Grands Ballets canadiens de Montréal — la plus classique des formations investies par Quijada jusqu'alors — que les choses commencent à se mettre en place. «Quand je suis arrivé à Montréal, le hip-hop m'attendait, m'appelaitÉ », raconte-t-il. Pourtant, ce ne fut pas chose facile. Donnant dans l'arabesque le jour, l'aspirant-né breaker parcourt les clubs de hip-hop afin de trouver l'espace pour exprimer son art aux formes multiples, nourri d'idées nouvelles. «Ma danse était très bizarre aux yeux des breakdancers, rapporte le danseur. J'essayais toujours de faire quelque chose de nouveau quand j'entrais dans le cercle. Ç'a pris environ neuf mois avant qu'on ne me reconnaisse comme un vrai danseur de hip-hop.»

Mais depuis quatre mois, tout déboule: il quitte les Grands Ballets, crée Hasta la proxima! et, entre ses prestations à New York, Burlington et Toronto, participe à un documentaire sur... la musique de Haendel! Quand on l'interroge sur les revirements étonnants de son parcours, Victor Quijada semble se défiler par une explication laconique: «Les choses changent... » Mais en réalité, il ne fait que mettre en lumière l'inspiration première de sa récente création: «C'est vraiment ça, le propos de Hasta la proxima!. Ç'a beaucoup à voir avec la création, hors de tout jugement, et le fait d'être présent, disponible à ce que je fais. C'est ce que je vis maintenant qui compte.» Remué par les changements qui ont jalonné sa vie, pressé par ses propres questionnements sur son art et les multiples possibilités qui s'ouvrent désormais à lui, il choisit enfin de saisir le moment présent et de l'apprécier, le temps d'une danse.

Hasta la proxima! est une affirmation de soi, une prise de position chorégraphique dans l'ici et le maintenant, à l'écart de tout ce qui a été ou de ce qui pourrait être dans la vie du danseur-chorégraphe. C'est une oeuvre en suspens entre deux étapes, deux directions qu'il regarde de loin. Celui qui refuse les explications simples et toutes faites hésite avant de répondre, prenant toujours le soin et le temps de réfléchir, s'alloue un petit répit: il passe à l'action. Avec ses cinq danseurs, issus du hip-hop ou du classique, il décide d'entrer dans le cercle exaltant du breakdance et de savourer l'inconnu...

En complément de spectacle, un autre adepte de l'hybridité chorégraphique d'humeur urbaine, Nick Leichter de New York, présente deux courts solo et un quatuor, B.A.P. (Black American Psycho), Undertow et Animal.