Biennale de la danse de Lyon - Un cirque d'éclopés

Lyon — Les Ballets C. de la B. d'Alain Platel n'auront jamais aussi littéralement incarné leur «théâtre de la déglingue», selon l'expression de Jean-Marc Adolphe, dans le programme de la Biennale de Lyon.

La dernière création du collectif belge bien aimé des Québécois, vsprs, s'inspire des liturgiques Vêpres de Monteverdi, d'où le titre vsprs qui, une fois prononcé, donne «vespers». Mais la pièce dérive plutôt sur les difformités physiques de la maladie mentale pour mettre en scène un triste cirque d'éclopés... tantôt trop mis en scène pour croire aux éclopés, tantôt trop éclopé pour être mis en scène.

Décidément, malgré le travail ininterrompu depuis le Festival d'Avignon en juillet, la générosité des interprètes et plusieurs passages furtivement ingénieux, vsprs bat encore de l'aile. Se rendra-t-il jusqu'à Montréal, dans le cadre du nouveau festival TransAmériques? Rien n'est confirmé, semble-t-il, même si la métropole québécoise figure au plan de tournée sur le site de la compagnie.

Sur scène, un splendide décor attend pourtant les spectateurs, encore ce soir: une montagne de caleçons blancs, qui évoque tant l'amoncellement d'ordures qu'un mur de lamentations truffé de prières — non entendues —, voire les ailes d'un ange — déchu — auxquelles les fous de Platel viendront s'agripper ou qu'ils escaladeront dans leurs errances. La troupe de musiciens y préside, amalgame des ensembles Aka Moon et Oltremontano, d'un contrebassiste et d'un flûtiste. Même cette étrange fanfare entre médiéval, jazz et tzigane souffre par moments de schizophrénie stylistique.

«Le côté sacré est un point de départ pour Alain [Platel]», expliquait, le matin de la première lyonnaise, Fabrizio Cassol, comparse de Platel et compositeur de la trame musicale très librement adaptée des Vêpres. La pièce traite de «tout ce qui a à voir avec l'hystérie, la maladie mentale et ses implications physiques, disait-il. Il y a aussi cette fascination pour l'extase. Et ce qui se passe dans ces états de transit».

Les danseurs se sont d'ailleurs inspirés de courts métrages que le docteur Arthur Van Gehuchten consacra à ses patients psychiatriques. Mais ces états limites sont plus imités et exhibés qu'explorés dans ce spectacle de délire et de convulsions.

Si encore on ne montrait que ces chorégraphies de distorsions et de tremblements, comme le troublant duo d'une contorsionniste et d'un acrobate auxquels toute âme et toute grâce avaient été retirées. Ou ce solo d'un Asiatique en symbiose avec les déviances musicales du batteur... Mais la construction dramatique qui s'ajoute et qui fait habituellement la force de la compagnie n'est ici qu'égarement.

Alain Platel a dit au Figaro que c'était sa pièce préférée parce que c'est celle où il faisait le moins de compromis. Il n'a effectivement pas tout à fait cédé à la tentation de magnifier ou de sublimer le délire psychiatrique. Le problème est peut-être qu'on sent qu'il se retient de s'y aventurer. La clé de lecture de l'oeuvre doit se trouver dans ces mots du programme, écrits par la dramaturge Hildegard De Vuyst: «[Les] spectacles [de Platel] traduisaient souvent une confrontation entre le ciel et l'enfer. Il semble aujourd'hui que Platel recherche davantage à établir un passage, un lien.» C'est un peu le purgatoire.

De l'autre côté

Si vsprs déçoit, on se rabat sur l'étonnante pièce de danse-théâtre d'un jeune protégé des Ballets C. de la B., le Burkinabé Serge Aimé Coulibaly, interprète de Wolf (de Platel) et de Tempus fugit (de Sidi Larbi Cherkaoui). La compagnie qu'il a formée en 2002, Faso Danse Théâtre, présentait jusqu'à dimanche dernier à la Biennale sa nouvelle création, A Benguer, oeuvre encore un peu verte et lisse mais qui conjugue splendidement la musique, la danse et le chant d'inspiration africaine dans un format très contemporain.

Le spectacle porte indéniablement l'empreinte d'Alain Platel, qui a collaboré à la dramaturgie: le propos, brûlant d'actualité — le rêve de migration des jeunes Africains et la déception de ceux qui l'ont réalisé —, est porté simultanément par les gestes et la musique de création de sept interprètes polyvalents. La poésie, déclamée ou chantée tantôt en français, tantôt en burkinabé, ne campait-elle pas l'Afrique dans un rôle de victime du Nord dénaturé et dénaturant? Non, tranchait ma voisine de fauteuil, Burkinabée d'origine et Lyonnaise depuis quelques années: c'est plutôt un message clair aux Africains de ne pas se laisser berner par le mirage d'une vie réussie de «l'autre côté», selon la traduction du titre de la pièce.

Chose certaine, l'impeccable mise en scène et en espace, jumelée à la danse enlevante, a séduit le public français qui, fidèle à son habitude, a martelé le plancher de ses pieds pour signifier son appréciation en fin de représentation.

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Frédérique Doyon est invitée par la Biennale de la danse de Lyon.