Les villes du monde dansent à la Biennale de Lyon

Atelier de Coreografia, la compagnie de João Saldanha a présenté ExtraCorpo. Source: Guillaume Atger
Photo: Atelier de Coreografia, la compagnie de João Saldanha a présenté ExtraCorpo. Source: Guillaume Atger

Lyon — Des lignes courbes et obliques sculptent l'espace immaculé à coups de gestes répétés, de respirations et de regards soutenus. Six danseurs dessinent chacun leur parcours, indépendants en apparence et pourtant soudés ensemble, de façon inexorable. On croirait assister au croisement génético-artistique d'une Lynda Gaudreau et d'une Isabelle Van Grimde. On se pince: on est à la Biennale de la danse de Lyon, et c'est un Brésilien, João Saldanha, ainsi que ses magnifiques interprètes qui subjuguent.

Décidément, l'Amérique du Sud reste un territoire à conquérir pour les Québécois en matière de danse, de la même manière que l'Europe de l'Est et l'Afrique du Nord se dévoilent à l'Europe occidentale. Déjà, le diffuseur Danse Danse a convié les déhanchements colorés de Grupo Corpo alors que le défunt FIND nous avait introduits à l'intrigante Lia Rodrigues. Deux pôles, l'un plus grand public, l'autre plus abstraitement contemporain, entre lesquels se décline une infinie variété de styles qu'il nous tarde de découvrir.

La Biennale a une longueur d'avance sur l'émergence fulgurante de la chorégraphie brésilienne, célébrée dès la mouture 1996 et de nouveau explorée sous d'autres angles pour la thématique Terra Latina en 2002. «C'est si diversifié, la danse, au Brésil», corrobore le chorégraphe João Saldanha quelques heures après la représentation d'ExtraCorpo, nouvelle création de sa compagnie, Atelier de Coreografia, basée à Rio. Pour cette pièce extrêmement rigoureuse et très architecturale, il s'est justement inspiré de l'oeuvre du doyen des architectes brésiliens, Oscar Niemeyer.

«Il aime la simplicité mais pas les lignes droites, et il privilégie le concret comme matériau, explique celui qui a déjà collaboré avec Lia Rodrigues. Et il travaille beaucoup avec l'inconscient des Brésiliens: la rondeur des morros [montagnes], la manière dont on s'exprime, dont on marche.»

À cela répond la structure à la fois sobre et vertigineuse de sa danse, elle aussi conçue en modules que les danseurs décident sur le coup d'agencer à leur manière. L'espace tout blanc et ouvert sur quatre côtés invite le public à se concentrer sur le corps et rien d'autre.

«C'est exigeant parce qu'ils doivent faire des choix tout au long de la pièce. La limite entre la réussite et l'échec de l'oeuvre est très mince; tout dépend de leur façon de la construire.» D'où l'impression que les interprètes sont sur le qui-vive et que le public retient son souffle, malgré le minimalisme et le dépouillement de la pièce.

«On voulait montrer une vision un peu plus complexe et plus riche que l'image exotique et très festive que véhicule d'abord la danse brésilienne», indique Sylvaine Van den Esch, adjointe à la programmation de la Biennale de la danse. «Il y a une vraie recherche qui est menée dans ces pays [sud-américains] avec encore trop peu de moyens donnés aux chorégraphes pour faire aboutir leurs projets.»

Ce qui n'empêche pas le festival lyonnais d'explorer les autres textures de la danse sud-américaine. Comme aime à le répéter son directeur artistique, Guy Darmet, la Biennale célèbre toutes les danses, sans hiérarchie de styles ni limites géographiques. Une soirée de tango plus traditionnelle de la compagnie argentine Union Tanguera côtoie ainsi la création versée dans le multimédia d'Edgardo Mercado ou le hip-hop spectaculaire et touchant des jeunes Cariocas sortis des favelas de la Companhia Urbana de Dança, qui racontaient, à travers leurs gestes métissés de capoeira et de b-bop, leur exclusion sociale.

Après avoir incarné la nouvelle Europe en 2004, la manifestation lyonnaise aborde cette année la danse sous l'angle de l'urbanité. Rio, mais aussi Kyoto, Ouagadougou, Istanbul, Bogotá, New York et même Montréal y dansent depuis le 9 septembre et jusqu'au 30 du même mois puisque la Compagnie Marie Chouinard clôture l'événement dans quelques jours avec son Sacre de printemps.

Déjà désignée comme étant le festival de danse le plus imposant au monde (600 artistes, 150 levers de rideau, 33 lieux de spectacle, près de 200 salariés pendant sa tenue), la Biennale a l'ambition claire de devenir une sorte d'«Avignon de la danse», selon l'expression utilisée par sa présidente, Sylvie Burgat, dans l'hebdomadaire Lyon Capitale. Il y a deux ans, lors de notre première visite, nous en aurions douté. Mais l'effort décuplé visant à présenter des créations — 15, dont 13 coproduites — et à proposer des lieux de rencontre partagés par le public, les artistes et les producteurs-diffuseurs invités — comme le Café Danse, installé dans le très chic Palais du commerce — laisse de plus en plus croire qu'ils y parviendront.