Danse - L'interprète, artiste total

La scène, pourtant toute banale pour un danseur, a quelque chose de troublant pour le visiteur impromptu.

Au fond d'un grand studio fenêtré, un homme esquisse quelques gestes, petit et pourtant grand dans l'espace inondé par l'intense lumière de cette fin d'été. Devant lui, deux personnes assises l'observent, et l'une d'elles le conseille, le guide.

«Il faut que tu t'abandonnes; ton énergie bloque un petit peu ici», lui dit la répétitrice Sophie Corriveau, tout doucement, presque en chuchotant pour que les mots s'imprègnent mieux dans le tissu des gestes.

La répétition tire à sa fin. Le T-shirt trempé par l'effort — qui, à ce stade, se passe autant dans la tête que dans le corps — la danse presque visible dans chacun de ses muscles fatigués, le danseur s'ingénie à remplir l'espace du geste, à l'habiter, à lui insuffler une âme, qu'il aura longuement apprivoisée avec le chorégraphe.

Chopin live

La scène est touchante parce qu'emblématique du travail infini du danseur. Et c'est ce travail infini que Danse-Cité célèbre depuis 25 ans, à travers différents volets: Most Modern, le Volet Interprète, devenu Traces-Interprètes. Sept ans après sa création originale, le Projet Roy est repris par la compagnie pour faire écho à cet engagement qui met à l'honneur le danseur — en l'occurrence ici, Ken Roy. Cette création constitue aussi un joli porte-étendard de Danse-Cité parce qu'elle a connu un vif succès auprès du public et qu'elle a été reprise plus de 30 fois, de Halifax à Beyrouth.

Comme le voulait la formule Volet Interprète qui lui donnait carte blanche, l'interprète a convié trois chorégraphes de son choix à créer pour lui: Hélène Blackburn, Louise Bédard et Danièle Desnoyers. Une expérience de liberté créatrice précieuse comme un «bijou», selon le danseur, trop heureux de la revivre une seconde fois.

«C'était la première fois, depuis la création du Volet-Interprète, qu'un danseur avait une vraie prise en charge, souligne Danièle Desnoyers, qu'on a croisée en sortant de la répétition. Ken Roy est arrivé avec un concept; il nous a invitées à créer autour de l'oeuvre de Chopin. Il a vraiment joué un rôle de direction artistique. C'était assez exceptionnel.»

Il a choisi le lieu (initialement le théâtre Du Maurier du Monument-National), la disposition scénique avec public réparti sur quatre faces, l'absence de décor, la musique — tout Chopin. Par contre, une fois devant chacune des chorégraphes, il n'a rien imposé ou exigé (à part la forme solo), s'abandonnant à leur talent respectif. Les trois femmes lui ont donné chacune un solo, qu'il a par la suite lié l'un à l'autre à sa manière: Pas seul, d'Hélène Blackburn, Cascando, de Louise Bédard, et Duo pour corps et piano, de Danièle Desnoyers.

Pourquoi ces trois femmes? Parce que Ken Roy avait juste assez travaillé avec elles pour savoir qu'elles lui laisseraient exercer le contrôle qu'il voulait. Et parce qu'à l'époque il travaillait intensément, souvent et depuis longtemps — 14 ans au total — avec un chorégraphe habitué aux pièces monumentales: Jean-Pierre Perreault, dont il a interprété tout le répertoire et dont il a peut-être appris aussi, avoue-t-il, ce désir de contrôler les différentes composantes du spectacle.

«C'était le show que j'avais besoin de faire: très intime, où j'allais être seul avec un public tout proche réparti sur quatre faces. J'étais habitué aux gros shows, dans de grandes salles. Je voulais quelque chose où j'étais toujours vu, où je ne pouvais pas me cacher.»

Pour la reprise, impossible de ne pas céder à l'impulsion de modifier des éléments ici et là. Il opte pour une nouvelle dynamique: une scène à l'italienne, du Chopin live (interprété par Matthieu Fortin), une gestuelle légèrement revisitée.

«Chaque chorégraphie a été rafraîchie. On n'est plus les mêmes personnes qu'avant, on a d'autres goûts. Alors on a changé certaines formes, certains tempos.» Quelques minutes plus tard, croisée dans la rue, la chorégraphe Danièle Desnoyers renchérira: «C'est très étrange de se retrouver devant une oeuvre qu'on a créée sept ans plus tôt, dit-elle, rappelant qu'au Québec il n'y a pas de soutien à la diffusion du répertoire. Je n'ai plus le même rapport au corps. Alors j'ai eu le goût de demander à Ken: tel et tel mouvements, de quoi ça aurait l'air en 2006?»

Pour le savoir et, surtout, pour le voir, rendez-vous à l'Usine C cette semaine.