Quand les robots montent sur les planches

Un danseur de l’Australian Dance Theatre en interaction avec un des robots à géométrie variable du designer québécois Louis-Philippe Demers.
Photo: Un danseur de l’Australian Dance Theatre en interaction avec un des robots à géométrie variable du designer québécois Louis-Philippe Demers.

À New York en avril dernier, la pièce Hedda Gabler, du dramaturge Henrik Ibsen, s'est métamorphosée en Hedda Tron, une poignée de robots donnant la réplique au personnage central humain, trop humain... En mars à Adélaïde, des robots à géométrie variable croisaient le fer avec les danseurs de l'Australian Dance Theatre. Une «robote» tombait aussi amoureuse d'un homme — un vrai — dans une création théâtrale suisse.

Autant de productions artistiques qui, bien que de nature et d'ambition différentes, font une place de choix, sur les scènes traditionnelles, à des créatures mécaniques issues de la robotique. Donner la vedette à des automates n'est certes pas nouveau, mais l'astuce se confine généralement aux cercles plus restreints de la culture underground. Assisterait-on à l'avènement des robots sur les grandes scènes?

«Je pense qu'ils [les robots] ont les moyens, après avoir été héros de romans ou stars de cinéma, de devenir de véritables bêtes de scène», écrivait récemment le metteur en scène suisse Christian Denisart dans le cadre d'une nouvelle exposition consacrée à la robotique au Futuroscope de Poitiers, en France.

«Présentement, le théâtre mécanique est plutôt scénographique», note le designer québécois Louis-Philippe Demers, qui s'est exilé en Europe en 1999, puis en Asie, parce que le marché québécois, bien qu'il ait beaucoup évolué, demeure modeste. «Il y aura sûrement de plus en plus de machines sur la scène, reflet de la vie qui nous entoure, sans toutefois complètement reléguer l'interprète au second rang.»

«Je sens une résistance énorme à l'arrivée des robots sur scène; ce qu'on veut voir, c'est des humains», affirme pour sa part l'ingénieur Pierre Marcotte, pourtant convaincu que la robotique doit se mettre au service de la beauté et de l'émotion. Dans la foulée d'un contrat pour le Cirque du Soleil qui l'a fait rêver d'une chorégraphie aérienne, il a élaboré avec Génysis Groupe Conseil le prototype à échelle réduite d'un propulseur d'acrobates robotisé qu'il compte bien réaliser un jour.

Le charisme d'une machine

Deux visions se dégagent chez ces adeptes du théâtre des robots. L'une tend vers l'anthropomorphisme: elle donne aux machines deux bras, deux jambes et un visage afin que le spectateur s'y identifie. L'autre, si elle entretient elle aussi le fantasme de la création d'un autre «être», ne voit surtout pas celui-ci à l'image de l'homme.

Dans Robots - Des roses pour Lucinka, le metteur en scène Christian Denisart va jusqu'à explorer le fantasme amoureux entre un humain et une «robote» aux allures humaines.

«Est-ce que ça peut nous tenir compagnie? Être un objet de plaisir?», se demande-t-il à propos de ces robots, auxquels la fonction de comédien sied parfaitement, selon lui. M. Denisart est convaincu que le théâtre des robots, grâce aux progrès technologiques et à l'illusion du théâtre, aura bientôt le vent dans les voiles.

«Les avancées technologiques le permettent, dit-il. Le robot a une présence scénique incroyable. Il a un charisme fantastique qui sera utilisé à l'avenir. C'est un peu comme travailler avec des marionnettes très perfectionnées.»

À l'autre bout du spectre, le designer Louis-Philippe Demers n'est guère séduit pas la tentation anthropomorphique. Il ne voit pas l'utilité de mettre sur scène un robot qui ressemble à un humain. Une trentaine de robots industriels à la géométrie organique, créés par lui, participaient en mars dernier à Devolution, une chorégraphie de l'Australian Dance Theatre, qui aborde la biologie et l'écosystème.

«Au lieu de parler des hommes versus les machines, il s'agit plus de parler de systèmes biologiques et de tracer des parallèles entre eux: le parasitisme, les sociétés, les complémentarités, etc.», explique M. Demers, qui prépare un doctorat sur les machines dans la performance. «Beaucoup d'organismes vivants existent seulement parce que d'autres existent, et tous doivent coexister.»

Sa démarche artistique tend à marquer la différence entre homme et robot plutôt que de nourrir l'obsession de l'humain de tout rapporter à lui-même.

«Qu'est-ce qui définit le vivant?, demande-t-il. Ce qui est conscient, intelligent? Est-ce qu'avoir des sentiments nous élève au-dessus de la pyramide de l'univers? On a beaucoup de notions romantiques de tout ça.»

Être ou ne pas être... robot

À mi-chemin entre ces deux visions, la troupe new-yorkaise Les Frères Corbusier s'est inspirée du potentiel de la robotique pour entrer dans la dramaturgie d'Ibsen, qui était lui-même fasciné par la mécanique. Dans Hedda Tron, des robots donnent la réplique (préenregistrée) au personnage humain de Hedda Gabler, une féministe avant l'heure qui souhaite prendre son destin en main. Les robots, confinés à un rôle utilitaire, lui renvoient l'image de sa soumission et de sa quête d'émancipation.

«Avec la croissance exponentielle de la rapidité des processeurs, il y a cette idée que les robots seront peut-être capables de penser par eux-mêmes, alors nous étions intéressés à lier cette idée au personnage de Hedda, figure féministe, prise dans la société patriarcale», précise le directeur artistique Alex Timbers, qui fait aussi un clin d'oeil dans la pièce à la mode new-yorkaise actuelle du flat acting (livrer un texte sans intonations).

Pourtant, «il y a un énorme pas à franchir» avant que les robots ne pensent et jugent par eux-mêmes, souligne Erick Dupuis, chef de la section robotique à l'Agence spatiale canadienne, dont l'équipe travaille en développement d'autonomie. Reste que cette part d'autonomie, qu'a le robot dans la réalisation de sa mission, fascine.

Curieusement, selon le principe Uncanny Valley, un graphique élaboré par le Japonais Masahiro Mori en 1970, qui ne fait toutefois pas l'unanimité, plus un robot ressemble à l'humain, plus ce dernier ressent de l'empathie jusqu'à un point de rupture où l'empathie se transforme carrément en répulsion.

«Plus une machine a l'air d'une machine, mieux c'est», estime Bill Vorn, artiste et professeur à l'université Concordia, joint à Ljubljana, en Slovénie, où est exposée une de ses installations, Prehistorical Machine. «Quand on cherche à reproduire l'humain, on finit toujours par être grotesque et éphémère.»

Des automates et des hommes

La fascination qu'exercent les robots sur les artistes ne date pas d'hier. Quelque 125 ans avant Jésus-Christ, Héron d'Alexandrie avait écrit un Traité des automates pour le théâtre. Au début du siècle dernier, le théâtre des machines du mouvement Bauhaus voulait carrément éradiquer la présence des humains sur scène. Le mot «robot» (du tchèque robota, qui signifie «corvée») apparaît sous la plume du dramaturge Karel Capek dans sa pièce de 1921, R.U.R. (Russum's Universal Robots).

Le Québécois Robert Lepage s'est lui aussi penché sur la capacité des machine de dépasser leur froideur pour susciter des émotions nouvelles, notamment dans le cabaret technologique Zulu Time.

«Anthropomorphés» ou non, les robots semblent appelés à prendre plus de place sur scène. «La danse scénique a intégré des prothèses — les chaussons à pointe, des harnais — et le spectacle vivant a étendu son territoire jusque dans l'eau et les airs. Alors, sûrement, les robots seront un jour des partenaires à part entière de l'interprète», affirme Martine Époque, de Lartech, à l'UQAM.

Le public est-il prêt? Sans se faire futurologue, Erick Dupuis estime qu'«on peut peut-être tracer un parallèle entre les ordinateurs personnels», entrés massivement dans nos vies sans être jugés intrusifs, «et l'acceptation des robots».

D'ici là, les coûts assez exorbitants expliquent peut-être aussi leur présence encore timide sur les scènes. La «miss robote» de Christian Denisart et ses deux compagnons valent au bas mot 300 000 euros, soit la moitié du budget de toute la production. Les robots industriels de M. Demers ont coûté quelque 120 000 euros, une aubaine, assure-t-il. Sans oublier qu'une fois l'heure de gloire passée, ces machines sophistiquées perdent tout leur intérêt.

«On ne sait pas trop ce qu'on va faire des robots si le spectacle ne tourne pas; on va peut-être les mettre en vente sur eBay», lance en riant Alex Timbers. Avis aux intéressés.