Terre et mère

Le danseur indien Akram Khan
Photo: Le danseur indien Akram Khan

Sa danse porte en elle toute la pureté du travail contemporain du mouvement, à laquelle s'ajoutent un supplément d'âme et un raffinement qu'il puise dans ses racines bengalies. Après avoir incarné ses solos à Montréal en 2003, Akram Khan, jeune prodige que les festivals s'arrachent depuis quelques années, revient livrer ma, une oeuvre de groupe cruciale de son parcours.

«Pour moi, c'est probablement le plus important processus de création jusqu'ici», admet-il dans un entretien téléphonique depuis la Grande-Bretagne où il est né.

Seconde pièce intégrale seulement depuis la création de sa compagnie en 2000, ma constitue un projet de plus grande ampleur, pas seulement parce qu'il comprend six danseurs mais parce qu'une dramaturgie se dégage de manière plus littérale dans cette oeuvre que dans les précédentes.

«Ma» signifie à la fois terre et mère. Les deux histoires qui se croisent dans la pièce renvoie à cette double signification. Une d'entre elles lui était racontée par sa mère quand il était jeune. Une fille devenue femme, qui apprend qu'elle ne pourra être mère, prie Dieu pour qu'Il lui accorde un enfant. Un jour, elle trouve des graines qu'elle sème et qui donnent des plantes. Dieu lui dit alors que ces grands arbres dont elle a pris soin sont aujourd'hui ses enfants. L'autre histoire lui est toute personnelle. Toutes deux sont portées par la plume de Hanif Kureishi.

L'idée de les mettre en scène lui est venue du livre The Algebra of Infinite Justice, de l'auteure indienne Arundhathi Roy. «Ce qu'elle a écrit m'a provoqué. C'est très controversé et puissant. Un des aspects du livre abordait l'exil forcé de fermiers de leur terre. Mes pensées se sont dirigées vers ma propre famille, vers le Bangladesh, avec ses traditions et son mode de vie. Le Bangladesh vit de la pêche. La relation entre les pêcheurs et la terre est presque comme celle d'un enfant avec sa mère. C'est la source qui les nourrit, les protège et peut aussi les détruire. Il y a quelque chose de très sacré dans la relation entre les gens et la terre.»

Bien que son travail du mouvement semble à première vue tout à fait abstrait, le chorégraphe, formé tant en kathak (danse traditionnelle indo-persane) qu'en danse contemporaine, estime que sa danse ne s'est jamais éloignée du récit ou de la musique.

«J'ai toujours raconté des histoires à travers le mouvement, mais les gens appellent cela de la danse abstraite, confie-t-il. Je leur disais qu'il n'y a rien de tel que l'abstraction, surtout en art. Mais ils insistaient et ça me frustrait. Ça m'a fait réfléchir à ce que j'essayais de dire [à travers la danse]. J'ai réalisé que la danse et le théâtre ont toujours fait un, à tout le moins dans la perception indienne de l'art. Le danseur est à la fois musicien, comédien et danseur. Ces trois éléments sont perçus séparément en Occident. Ma pointe dans cette direction, afin d'aborder le danseur comme un musicien ou un comédien.»

Akram Khan déploie une gestuelle singulière aux lignes pures, de tension et de souplesse confondues, qui semble tout abstraite quand on la regarde de trop près. Mais en prenant une distance, on constate que sa danse puise son impulsion dans un rythme essentiel. La danse fait totalement corps avec la musique, qui nécessite toujours des musiciens live et au moins un instrument oriental — ici le mridanga, le plus ancien des instruments de percussion, issu du Bangladesh et de l'Inde, manié par BC Manjunath, qu'accompagneront la violoncelliste Nathalie Rozario, le chanteur soufi Faheem Mazhar et la flûtiste Lisa Mallet.

Dans deux des trois solos présentés dans la métropole en 2003, Fix et Loose in Flight, les mouvements méditatifs côtoyaient les enchaînements vifs et précis ainsi que les tours vertigineux. Une construction foncièrement contemporaine, dont la complexité et les détails élégants des mains rappellent l'exubérance foisonnante des dieux hindouistes.

«Je suis fasciné par la tradition, je suis fasciné par la modernité et je suis fasciné par la relation qu'elles entretiennent, rapporte le chorégraphe. Je ne suis ni fasciné par les danseurs contemporains qui pensent que la tradition est passéiste, ni par les danseurs traditionnels qui croient que la danse contemporaine est dépourvue de sens. Je crois que la science est à la modernité ce que la religion est à la danse classique. Et pour moi, science et religion sont identiques; sauf que, pour la première, on a besoin de preuves, tandis que pour la religion, qui est un temple, on a besoin seulement de croire. Mais les deux mènent à la vérité divine.»

À l'image de cette mixture indissociable d'ancien et d'actuel, de culture orientale et occidentale, de foi et d'analyse, Akram Khan ne se veut pas un porte-étendard du croisement des cultures.

«Mon entraînement en khatak joue un rôle très important dans mon travail parce qu'il me fascine, pas parce que j'essaie de transposer ma culture indienne, affirme-t-il. Je crois qu'il y a des gens qui utilisent leur culture comme une carte verte [visa]. Je ne veux pas être invité à Montréal ou ailleurs parce que je fais de la danse indienne.»

Pour l'avoir vu bouger de manière si unique et troublante, on a du mal à croire qu'il puisse créer une oeuvre avec d'autres, inculquer son savoir-faire et sa vision aux cinq autres danseurs qui interprètent ma avec lui. Mais Akram Khan ne voit pas les choses tout à fait ainsi.

«Je ne pourrai jamais les forcer à devenir comme moi, dit-il de ses danseurs, qui suivent un entraînement en kathak afin de reconnaître d'où lui viennent ses influences. J'ai déjà essayé et ce fut un échec. Il y a des principes que je puise dans le kathak et que nous explorons dans le langage gestuel.

Et chaque interprète les explore à sa façon, avec sa culture et son histoire. Un de ces principes est le chaos/clarté, par exemple trouver une précision dans la rapidité extrême.»

Âgé de seulement 32 ans, Akram Khan a connu un parcours fulgurant. Formé en kathak auprès de Sri Partent Para, dont il deviendra le disciple, il monte pour la première fois sur scène à 14 ans dans le Mahabharata du metteur en scène légendaire Peter Brook et participe à la tournée mondiale de la pièce de 1987 à 1989. Associé au projet X-Group d'Anne Teresa de Keersmaeker après ses études en danse contemporaine, il crée ses premières pièces dans les années 1990 et fonde sa compagnie en 2000. Depuis Kaash (2002), il multiplie les collaborations avec des artistes réputés, tels Sidi Larbi Cherkaoui, l'étoile du ballet Sylvie Guillem, le Cloud Gate Dance Theatre de Taïwan. Il est déjà inondé de prix, dont le Nijinski du meilleur jeune talent (2002). En 2004, il est devenu membre de l'ordre de l'Empire britannique pour services rendus à la danse.

Et ce n'est qu'un début...