Danse - Réinventer le corps

Marie Chouinard nous a habitués à ses oeuvres qui éveillent les pulsions primales profondément enfouies dans le corps humain. Mais cet imaginaire et cette esthétique découlent en fait d'une recherche purement formelle, car, pour la chorégraphe, «c'est toujours dans les contraintes qu'on trouve des libertés».

Loin d'elle l'idée de partir d'autre chose que du corps pour créer ses pièces. Le Cri du monde (2000) est né d'un travail approfondi des articulations, Chorale (2003) dérivait du souffle et de la voix. De cette contrainte formelle émergent des visions du monde. «On débouche sur un autre champ de conscience.»

Sa nouvelle création, Body Remix/Les Variations Goldberg, présentée en ouverture du festival Montréal en lumière, n'échappe pas à la règle. Malgré l'utilisation très connotée de béquilles, de prothèses, de harnais par les danseurs, la pièce ne prétend pas explorer la réalité des personnes handicapées. «Pour moi, ç'a n'a aucun rapport spécifique avec les gens qui ont une infirmité, confie la chorégraphe. Quand je rencontre des gens handicapés, la béquille est intégrée à leur corps, la personne forme un tout avec ça, c'est sa nouvelle unité.» Elle reconnaît pourtant que sa nouvelle pièce a touché de manière particulière les spectateurs handicapés. «Des gens qui doivent se servir de béquilles dans leur vie de tous les jours sont venus me voir et m'ont dit qu'ils se sont sentis libérés après avoir vu le show.»

C'est que la chorégraphe nourrit une vision plus large, holistique, du corps que ce qui est généralement admis. L'idée des béquilles s'enracine d'abord dans le désir de prolonger ce corps, de la même manière qu'elle affublait ses danseurs de cornes dans son Sacre du printemps (1993) — pour représenter l'énergie qui sort au bout des pieds, des doigts, de la tête. «Le projet, c'était de travailler avec ça comme des extensions du corps, de trouver d'autres moyens de locomotion, d'autres manières de se mouvoir, de se déplacer, de prendre appui. Je les ai prises [les béquilles] comme un outil pour se donner un nouveau membre.» De fait, l'arsenal ressemble aux os d'un squelette.

Avec ses dix danseurs, Marie Chouinard a donc apprivoisé le maniement de ces nouveaux membres à la manière d'un problème géométrique, mathématique, à résoudre. C'est ici que sont intervenues les Variations Goldberg de Bach, interprétées par Glenn Gould, mais complètement remixées par Louis Dufort, à l'instar de sa propre démarche de déconstruction et de recomposition du corps.

«Bach procédait par construction mathématique dans ses oeuvres, mais quand on écoute celles-ci, on se retrouve juste devant quelque chose de complètement harmonieux», commente-t-elle. Quant à Glenn Gould, dont des extraits d'entrevues sont aussi utilisés, «c'est une figure mythique, il est canadien et ce qui me relie à lui, c'est sa passion féroce pour la perfection de l'interprétation».

Technochorégraphie

La quête artistique de Marie Chouinard rejoint la notion d'évolution qui caractérise l'histoire humaine. N'a-t-on pas de tout temps cherché à développer des outils pour pallier les faiblesses et les manques, pour se dépasser? Cela vaut autant pour les inventions mécaniques que pour les découvertes psychologiques.

«On est tout le temps en béquilles dans nos vies, à la recherche de supports, de constructions sur lesquelles appuyer notre être, notre âme, notre corps, pour grandir», souligne Mme Chouinard. La danse aussi a toujours eu recours à ces supports. «La barre de ballet, c'est un peu la canne des danseurs», note-t-elle, ajoutant que les chaussons, les pointes qu'on retrouve aussi dans la pièce, ne sont pas autre chose que des prothèses.

Le même désir de dépasser les limites du corps anime les recherches en nouvelles technologies, pour lesquelles Montréal est d'ailleurs réputé. La chorégraphe n'hésite d'ailleurs pas à se référer à l'ère des posthumains qui est déjà la nôtre. Les médecins ne greffent-ils pas des articulations intelligentes à leurs patients?

La scène montréalaise est très active dans le domaine de la danse et des technologies. Bien loin de ce que Marie Chouinard ne fait que suggérer dans sa nouvelle pièce, les chercheurs du Laboratoire d'applications et de recherches en technochorégraphie (Lartech), inauguré par le département de danse de l'UQAM en 1999, développent des outils pour capter l'essence du mouvement. «On essaye d'amener la danse dans d'autres territoires que le réalisme du corps», explique Martine Époque, pionnière de la scène chorégraphique québécoise — elle fut à la tête du Groupe Nouvelle Aire de 1968 à 1981 — et désormais directrice de Lartech. «Il ne s'agit pas de prolonger le corps par des prothèses, mais de mettre en valeur le mouvement à travers d'autres façons d'enregistrer la danse. On travaille à partir de captures du mouvement pour détacher le spectateur de l'individu qui danse et le faire se concentrer plus sur le mouvement.»

Un nouveau logiciel de traitement du geste, Life Animation (téléchargeable gratuitement sur le site), a depuis vu le jour ainsi que deux chorégraphies multimédias, Tabula rasa et sa suite. L'équipe planche actuellement sur No Body Dance, un Sacre du printemps filmé par capture du mouvement sans jamais montrer le corps du danseur. «Le corps est traduit en particules pour donner forme au mouvement uniquement.»

De plus en plus d'artistes proposent de mettre la technologie au service du corps et de la danse. Pionnière à sa manière, Isabelle Choinière, avec sa compagnie Le Corps Indice, a proposé des créations dans lesquelles le corps de chair dialogue avec le corps virtuel. Formé en art interdisciplinaire, passionné de sculpture et de cinéma, Stéphane Gladyszewski projette pour sa part des images vidéo de corps humains sur les corps vivants des danseurs recouverts de textures (plastique, tissu, etc.). Le résultat donne lieu à une fascinante fusion de l'organique et du virtuel.

Marie-Claude Poulin a fondé la compagnie kondition pluriel avec son comparse Martin Kusch en 2000. Ils développent des environnements dans lesquels le mouvement de performeurs (professionnels ou non) interagit avec des outils technologiques spécifiquement conçus à cet effet, avec l'intention de transformer le réel, d'explorer les relation entre le temps, la mémoire, le corps et l'espace.

Unir l'homme et la machine relève de moins en moins du fantasme ou du scénario d'épouvante, parce qu'on réalise qu'il s'agit surtout d'allier leurs possibles pour en créer de nouveaux. «Il y a tout un mythe autour de ça, on érige souvent la technologie en dieu, qui va tout faire tout seul. Pourtant, souvent [notamment dans les productions où l'on chante les mérites interactifs de la création par ordinateur], c'est juste l'outil qui a changé, explique Mme Époque. La technologie nous apporte des outils qui nous permettent d'aller ailleurs, de stimuler la créativité autrement.»