Danse - La chute des anges

Qui trop embrasse mal étreint? C'est un peu l'impression que laisse Angels, la nouvelle création d'O Vertigo, dont l'essence se dilue dans la grande quantité d'éléments qui la composent. Mais la pièce regorge de moments de grâce. Et on découvre une autre Ginette Laurin.

La prémisse de l'oeuvre laissait espérer le meilleur: la chorégraphe, en pleine période d'exploration artistique, a opté pour une plus petite scène afin de délaisser les grandes fresques chorégraphiques pour proposer une pièce plus intimiste s'articulant autour des fantasmes de scène de ses danseurs.

De fait, la chorégraphe nous invite à une belle rencontre avec ses anges danseurs, les mettant chacun leur tour à l'avant-plan. Tandis que l'un avance dans la lumière, les autres observent en retrait. Même quand ils sont physiquement absents, un ange gardien semble veiller sur celui qui danse. Les quelques scènes de groupe amplifient cette impression de dédoublement par un léger décalage dans l'exécution des gestes des danseurs, que l'effet d'écho sonore vient renforcer. La trame sonore signée Larsen Lupin est d'ailleurs une splendeur, soutenant à merveille l'évolution des interprètes sans leur porter ombrage.

Toutefois, malgré les efforts d'arrimage des solos, Angels part dans toutes les directions. Les pistes explorées s'annoncent souvent intéressantes: un dialogue sur la relation mère-fille ouvre le bal en crescendo dramatique, un solo délicat fait résonner le frémissement du corps, des couples de danseurs s'agglutinent munis de vestes de velcro. Le tout est lié par l'humeur sidérale et onirique qu'on retrouvait dans les pièce précédentes, Passare et Luna, à laquelle s'ajoutent l'image récurrente et bienfaitrice de la chute et la très belle danse au sol qui s'ensuit. Mais ces pistes n'aboutissent pas et multiplient à outrance les subterfuges scéniques: la vidéo, le texte, le cri, le son, les accessoires.

Peut-être y a-t-il trop de désirs irréconciliables en jeu, ceux des danseurs ainsi que la volonté de la chorégraphe de les unifier tout en imposant le thème du double qui lui est cher et en préservant l'esprit d'expérimentation qu'elle cultive depuis quelques années? Quoi qu'il en soit, la personnalité distincte des solos se perd souvent dans les efforts de mise en scène. Et ceux-ci ne livrent pas non plus une véritable vision d'ensemble.

Ceci étant, on est renversé par la beauté, l'intelligence chorégraphique et une certaine force dramatique de plusieurs tableaux, parmi lesquels le solo troublant de Patrick Lamothe (mais la neige est-elle nécessaire?), celui, lumineux et très physique, d'Audrey Thibodeau, son duo ludique avec Mélanie Demers et le travail tout en finesse de Marie-Ève Nadeau. Et la chorégraphe du vertige nous emmène là où on l'attend le moins: dans une gestuelle ancrée au sol, loin des portés et des envolées qu'on lui connaît.

Jonglant avec une nouvelle approche de la création, Ginette Laurin a la ferme et louable intention de nous amener ailleurs. Mais où, exactement?