Danse - Torture propre

Si on se fie à sa dernière pièce, I See Much Less Than It Is To Come, le chorégraphe Tony Chong conçoit l'esprit humain — ou le monde que celui-ci a créé —, en proie à une psychose perpétuelle, comme une terrible prison dans laquelle se pratique la pire des tortures, celle des conflits irrésolus et des fantasmes inavoués.

I See Much Less Than It Is To Come Chorégraphie: Tony Chong. Interprètes: Robert Abubo, Lori Duncan, Marie-Claire Forté, Alanna Kraaijeveld, Walter Kubanek, Koichi Yano. Jusqu'au 4 février à l'Agora de la danse.

Ce qui trouble, c'est la facture très conceptuelle, très léchée, et la violence sous-jacente. Sept danseurs se livrent un étrange combat sur le carrelage d'un damier. La scène est surplombée de gros néons. Le public assiste à la performance à travers des panneaux transparents. Voyeur, il est aussi observé, comme s'il avait une quelconque emprise sur ce cirque.

Le chorégraphe voulait transformer la scène en miroir de l'inconscient: celui, en l'occurrence, des spectateurs. Sachant cela ou l'ignorant, les danseurs semblent effectivement sortis d'un amas confus de fantasmes refoulés et de règles sociales mal digérées, voire d'un monde sans pitié, enrobé d'un faux lustre social.

Les mêmes deux danseurs ouvrent et concluent la performance, l'un au regard assuré, faisant face au public, l'autre à la gestuelle fébrile, agitée de spasmes. Ce contraste dans la manière de bouger est une constante dans la pièce et trouve un écho dans la disparité des genres musicaux, du très classique Bach à l'électro de Victortronic en passant par les contemporains François Couperin et Claude Vivier. S'agit-il de deux individus ou des deux faces d'une même personne?

Entre ces tableaux du début et de la fin défilent dans un chaos curieusement ordonné cinq autres corps sans autre expression que celles de la froide tension ou du cri étouffé. Des paroles incohérentes en français, en anglais et en espagnol évoquent la mort risible ou la folie. La danse s'offre tantôt comme un puissant corps-à-corps, tantôt raide et exsangue comme un défilé militaire. Peu d'engagement émotif, peu de contact, sauf à la fin. Mais la tendresse se mue alors rapidement en agression.

À peine six ans après ses débuts de chorégraphe, l'ancien danseur de Marie Chouinard possède déjà un sens aiguisé de l'espace et de la composition chorégraphique. De grands segments de danse enlevée, duos et trios sous haute tension, témoignent d'un solide bagage artistique qu'il a pu polir au sein du Groupe Lab de danse d'Ottawa, où cette pièce a pris forme.

Sa pièce manque toutefois d'une cohésion, d'un liant essentiel qui permettrait d'en faire une oeuvre véritablement accomplie. Et les images très (trop?) fortes qu'il propose pêle-mêle, inconscient oblige, versent parfois dans une certaine facilité. À moins que ce ne soit le propos un peu usé d'une humanité au bord de l'apocalypse... I See Much Than It Is To Come s'impose malgré tout comme l'oeuvre d'un chorégraphe en plein essor créatif, soutenu par une équipe artistique d'une maturité incontestable.