Danse - Incursion dans l'antichambre de la création

Danser autour d'une pôle, être méchante, danser avec son grand-père ou en talons hauts. Ce sont là quelques-uns des fantasmes de scène que les danseurs d'O Vertigo incarnent cette semaine dans Angels.

Un jour, la chorégraphe Ginette Laurin est arrivée en studio et a demandé à ses danseurs de manière un peu désinvolte: qu'est-ce que vous auriez aimé faire sur scène que vous n'avez jamais fait? «On a écrit ça sur un petit bout de papier déchiré dans un cahier en cinq minutes; c'était très spontané, raconte Marie-Ève Nadeau. Mon fantasme de départ, c'était de danser avec mon grand-père.»

«Je me rappelle avoir écrit que je voulais être fragile, méchante, vulnérable, explorer le côté sombre de ce qu'on connaît normalement d'O Vertigo», confie Mélanie Demers, qui oeuvre depuis huit ans au sein de la troupe tout en développant parallèlement son propre travail chorégraphique.

«Moi, je voulais travailler avec une matière brute, un mouvement brut, une énergie brute et une ambiance sonore brute», enchaîne Patrick Lamothe, aussi chorégraphe à ses heures, qui vivait là, peut-être par procuration, l'objet d'une éventuelle création.

Michèle Rhode tenait a être en contact étroit avec tous les interprètes. Fraîchement entrée dans les rangs de la troupe, Audrey Thibodeau a opté pour un duo très physique, Brianna Lombardo voulait danser avec des souliers à talons hauts ou à plateforme.

Enfin, Robert Meilleur a osé confronter une fois pour toutes le flou qui, pour le néophyte, plane parfois sur l'expression «danseur» ou «danseuse» en faisant le voeu de danser... autour d'une pôle!

Nul ne se doutait à ce moment qu'en émergerait toute la charpente d'une oeuvre, véritable fresque de désirs, tantôt futiles, tantôt importants, qui finiraient par révéler une partie de la nature profonde des danseurs. «Quand je regarde Brianna, ce n'est pas tant qu'elle danse avec des souliers, c'est la volonté de s'élever, de grandir, de devenir une femme, interprète Mélanie. Robert, c'est tout son rapport à la séduction, à la solitude qui ressort.»

Bien sûr, de ces énoncés de départ, il reste parfois peu de choses. Au-delà du plaisir éprouvé à voir ses propres idées portées à la scène, il y a l'étrange sentiment de les voir manipulées, magnifiées ou travesties, voire sabordées. En ce sens, Angels incarne la quintessence du processus créatif: une idée sort rarement indemne de sa maturation créatrice, on assiste parfois plutôt à son lynchage collectif, ou au big bang de ses éléments fondateurs.

Le thème griffonné sur un bout de papier, «c'est le point de départ, mais ce qu'on va voir sur scène, c'est complètement autre chose, ça s'est transformé, raffiné, le brut s'est épuré, le sombre s'est illuminé. C'est l'interprétation de nos fantasmes par Ginette», rappelle Mélanie Demers.

Échange vital

Le fantasme de Marie-Ève a joué un rôle déclencheur dans la création. L'image a capté l'attention de Ginette Laurin. Les deux femmes ont donc entrepris une longue entrevue filmée avec le grand-père de la danseuse. Au bout du compte, il ne reste que quelques extraits sonores de son témoignage, mais le processus global n'en a pas moins été enrichi.

«C'est comme si les sujets qu'on a abordés avec lui créaient des embranchements avec les fantasmes des autres danseurs, dit Marie-Ève, donc il a été un moteur tout au long la création.»

En retour, la chorégraphe s'est étonnamment adaptée, pliée aux aspirations individuelles tout en y insufflant sa propre vision. Un échange qui a fouetté l'ardeur des danseurs.

«Il y a une répétition où Ginette s'est mise à bouger comme moi et ça reste la matière première du solo, rapporte Patrick Lamothe. Mais elle m'a fait beaucoup confiance. Elle a improvisé et moi, j'ai pigé dans ce qu'elle a fait pour bâtir ma propre base chorégraphique. Il y a un côté créatif qui fait du bien.»

Angels témoigne donc d'une réelle transformation chez O Vertigo, d'une approche créative inversée en quelque sorte, où l'interprète nourrit activement le processus, et la chorégraphe trouve son point d'ancrage. Dans ce cas-ci, le thème du double qu'explore Ginette Laurin depuis quelques années a beaucoup guidé ses choix artistiques.

Cette ouverture du processus est salutaire à une époque où la figure du chorégraphe tout puissant, dirigeant ses danseurs d'une main de fer, ne reflète plus tellement l'air du temps.

«Depuis quelques années, Ginette laisse de plus en plus de place aux danseurs, il y a quelque chose de beaucoup moins formel dans sa manière de créer, beaucoup d'ateliers, de mises en commun d'idées, on commentait, on se parrainait entre nous», affirme Mélanie.

Une semaine d'improvisation et de recherche sur le thème du désir avec Ted Stoffer, chorégraphe-interprète du collectif belge Les Ballets C. de la B., a notamment précédé le travail avec Ginette Laurin. L'autonomie et l'initiative des interprètes étaient donc de mise. Mélanie a fait de longues recherches sur Internet pour explorer son thème. Michèle a mené des entrevues avec chacun des danseurs.

Loin de présenter simplement des solos en rafale, Angels est une osmose des désirs exprimés, des croisements ou des mises en parallèle entre les formes et les thèmes. Enthousiastes devant cet amalgame de toutes ses trajectoires individuelles, les danseurs, ces créateurs de l'ombre, restent aussi fascinés, médusés.

«C'est décontenançant parce que la racine est très, très proche de nous, mais les feuilles de l'arbre qui s'est déployé ne sont pas de notre contrôle; il y a des choses qui sont nées par hasard, du choc de deux fantasmes, il y a une forme de bâtardisation qui s'est faite dans le processus, un métissage dans la mise en commun de ces sept petites perles», résume élégamment Mélanie Demers.

Le Devoir

ANGELS

Une production d'O Vertigo

Du 7 au 16 février à la Cinquième salle de la Place des Arts.