Danse - Corps en osmose

La danse triomphe des plus grandes forces d'inertie. En témoigne la scène finale de la pièce Le Baiser, aperçue à la dérobade il y a quelques jours, dans laquelle trois corps s'enlacent sensuellement jusqu'à faire oublier la fonction première du fauteuil roulant auquel est clouée la chorégraphe-danseuse quadraplégique France Geoffroy.

La juxtaposition de ces derniers mots vous choque? Il faut aller voir Le Baiser, de la compagnie Corpuscule Danse, que la demoiselle Geoffroy a fondée en 2000 avec les danseurs «bipèdes» Martine Lusignan, interprète aux Grands Ballets canadiens, et Isaac Savoie, adepte de danse-contact. À ce noyau dur se sont greffés l'artiste aux talents multiples Pierre-André Côté et la chorégraphe et metteure en scène Johanne Madore.

Un étrange effet d'osmose soude les corps jusqu'à réinventer des jambes au corps de France Geoffroy, laquelle fouette à son tour l'énergie de Martine Lusignan, son alter ego sur scène et dans la gestion de la jeune compagnie. C'est de cet éternel retour d'énergies, d'émotions, d'impulsions gestuelles qu'est tissée la chorégraphie de Johanne Madore.

«Quand je les ai vus [tous les trois], je me suis dit: c'est franchement érotique, et j'ai tout de suite pensé au Baiser de Klimt», raconte celle-ci à propos de la genèse du projet. Une suite de coïncidences — un voyage en Autriche où elle a vu l'oeuvre, une reproduction trouvée chez France — a confirmé l'idée première.

Cette tonalité érotique n'est pas pour déplaire à la danseuse, qui en profite pour déboulonner quelques mythes. «Il y a beaucoup de tabous à propos de mon handicap, comme si on n'avait pas de sexualité», lance la danseuse au fauteuil. L'utilisation du fauteuil et du corps de France par les autres protagonistes conjure peut-être aussi la peur de blesser que les gens ressentent au contact des personnes handicapées, particulièrement quand celles-ci sont assises dans un fauteuil roulant. «C'est un véhicule de déplacement dans la vie, mais là, il est complètement transcendé», indique la chorégraphe.

L'humour poétique et la facture proche du cabaret-théâtre ou du tour de magie, enrichie par un bijou de trame sonore, empêchent aussi la pièce de sombrer dans un ravissement qui pourrait porter la trace d'une quelconque pitié. La danseuse n'a que faire des discours-témoignages sur le courage. Si le motif de la chute est utilisé de manière métaphorique par la chorégraphe, c'est moins en référence au plongeon fatidique qui l'a laissée partiellement paralysée à 17 ans, à la veille de commencer sa formation en danse — son accident est chose du passé; elle veut maintenant qu'on prenne son travail pour ce qu'il est —, qu'en référence au risque de s'écrouler au sol qu'elle court à chaque mouvement ample de son tronc.

La symbiose qu'on devine chez les interprètes relève moins d'une fusion amoureuse que de leur complicité, leur confiance et leur interdépendance, essentielle pour France — et pour tous les êtres humains. «On a toujours besoin de l'autre», résume-t-elle.

Les longs étirements gracieux des jambes de ballerine de Martine Lusignan sont soudain traversés par les soubresauts du corps des deux femmes, effleurements, frétillements des pieds qui évoquent la parade d'un oiseau ou le battement du coeur, mettant tous les sens en alerte. «C'est la rencontre d'équilibres et de déséquilibres, d'harmonies et de failles», dont toute existence est faite, quelle que soit notre condition de bipède ou d'assis, traduit Johanne Madore.

Née vers la fin des années 80, et en explosion depuis quelques années, la danse intégrée cherche habituellement à incorporer différentes formes de handicaps. «Nous portons ça plus loin, jusqu'à un métissage des genres et des disciplines», explique France Geoffroy, pionnière du genre au Québec. Inviter Johanne Madore, qui a travaillé avec Carbone 14 et le tandem Victor Pilon/Michel Lemieux, rehaussait encore le défi. «Je voulais intégrer le côté théâtral, le travail avec l'objet», indique la danseuse au fauteuil, qui reste consciente de ses limites tout en tentant de les transcender. Humaine, trop humaine...

Le Baiser

Du 26 au 28 janvier à l'Espace libre