«Il n'est pas encore minuit» – Tomber ou ne pas tomber?

Ensemble, ils forment un véritable filet humain, une sorte de filet social en somme, dans ce spectacle qui se joue par ailleurs sans sécurité ni tapis.
Photo: Montréal complètement cirque Ensemble, ils forment un véritable filet humain, une sorte de filet social en somme, dans ce spectacle qui se joue par ailleurs sans sécurité ni tapis.

Les premiers arrivent sur scène comme deux jumeaux bagarreurs. D’autres, hommes et femmes, suivent, et ils sont bientôt 22 à se tirailler, à se chamailler, armés de leurs seuls muscles, de leurs seuls corps. Ces corps, ce sont les étoiles du magnifique groupe que forment les 22 artistes du collectif européen XY, qui présente Il n’est pas encore minuit, à la Tohu, jusqu’au 16 juillet.

Ces corps, habillés simplement, presque comme dans la vie de tous les jours, grimpent, sautent et se rattrapent, se mettent au service les uns des autres, pour faire s’élever d’impressionnantes colonnes humaines, mais aussi pour rattraper ceux qui tombent.

Car on tombe dans Il n’est pas encore minuit, et on tombe même parfois de haut.

C’est grâce, précisément, à la présence de nombreux artistes sur scène, que ces chutes ne sont pas dramatiques. Ensemble, ils forment un véritable filet humain, une sorte de filet social en somme, dans ce spectacle qui se joue par ailleurs sans sécurité ni tapis.

Ce « tous pour un » est tellement ancré dans le spectacle, qu’un membre de la troupe reviendra sur scène, après le dernier salut, pour nous rappeler le proverbe qui veut que « seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Au-delà des apparences, il est plus difficile de s’entendre à 22 que de monter des tours de cinq êtres humains, explique-t-il.

Ce sont donc des êtres humains, volontaires, généreux, mais faillibles, qui montent les tours époustouflantes qui ponctuent le spectacle. Femmes et hommes s’élèvent dans les airs, marchant à l’occasion sur les mains des autres, trouvant le temps de rire entre deux voltiges.

On pense parfois à Joe, ce spectacle de danse québécois créé en 1983 par Jean-Pierre Perreault, qui réunissait ainsi plus de 20 danseurs sur scène, liés par un commun anonymat. Mais les voltiges sont ici souvent surhumaines, et le spectateur se retrouve vissé de peur sur son siège, conscient du danger, encore plus d’ailleurs après l’accident qui a blessé un artiste de cirque à Montréal, au cours des derniers jours. On se surprend à apprécier tant les prouesses avortées que les prouesses réussies, mesurant l’infime variation qui existe entre les deux. Mais on se pâmera tout de même devant la tour de quatre femmes qui s’élèvera, puissante, devant nous.

C’est dans la première partie que cette tension est poussée à l’extrême, que le spectateur en a plein la vue. Dans la deuxième partie du spectacle, qui se déroule par ailleurs sans entracte, les artistes utilisent des planches de contreplaqué, soulevées par le groupe, sur lesquelles évoluent les artistes. Le groupe qui reste au sol s’amuse d’ailleurs à tourner en rond à quatre pattes, faisant tournoyer, à l’étage plus haut, la figure d’un homme qui porte un autre homme sur sa tête.

Dans un numéro particulièrement réussi, une tour humaine s’élève, s’effondre, puis s’élève à nouveau, comme renaissant de ses cendres. Tout ce beau monde circule en chemises à manches longues, parfois même en cravate, comme en une vaste allégorie de la vie de tous les jours, avec ses échecs et ses défis. Il en émane, tout compte fait, une espèce de dignité de la condition humaine, de sa survie, de sa persévérance. Un spectacle à voir, à sentir, absolument.

Il n’est pas encore minuit

De la compagnie XY. À la Tohu jusqu’au 16 juillet.