«L’immédiat» déploie la tyrannie des objets

Au coeur des éléments déchaînés de «L'immédiat», l’humain a perdu pied depuis longtemps.
Photo: Cyrille Cauvet Au coeur des éléments déchaînés de «L'immédiat», l’humain a perdu pied depuis longtemps.

Les objets sont vivants et l’ordre logique des choses est passé à la trappe. Théâtre ? Cirque ? Danse ? Oubliez les étiquettes, l’univers sens dessus dessous de L’immédiat, présenté à la Tohu, ne répond à aucune d’entre elles et à toutes à la fois. Bienvenue dans le capharnaüm éclaté de Camille Boitel, dans un souk bordélique qui transforme le théâtre en un sport extrême, en une lutte incessante contre la délirante tyrannie des objets.

La troupe française, de passage pour la première fois à Montréal, a littéralement laissé le public béat lors de la première mardi soir, au terme d’une prestation hors norme, totalement apocalyptique et croulante de rire à la fois. Véritable hymne à la catastrophe et au chaos, L’Immédiat se déploie en 70 minutes de pur délire, qui disent tout sans qu’un seul mot soit prononcé.

Le rideau s’ouvre sur un plateau encombré d’un bazar d’objets hétéroclites, un bric-à-brac chancelant duquel vont émerger huit êtres bancals, à la recherche d’un sens qui n’existe pas. Et quand on dit bric-à-brac, le mot est faible. La scénographie époustouflante de ce bazar cacophonique relève du tour de force.

En vie, le décor mouvant est en soi le personnage principal de ce théâtre de l’objet, version extrême. Dans un espace scénique qui semble sans fin, des hordes de tricycles, matelas, planches à repasser, montagnes de bidons d’essence émergent à tout moment des coulisses et dégringolent du plafond dans une réaction en chaîne qui atteint des proportions quasi nucléaires. Comme si une cour de récupération entière déversait son fiel de rebuts directement sur scène.

Au coeur de ces éléments déchaînés, l’humain a perdu pied depuis longtemps. Dans cet univers kafkaïen à la puissance 10, les humains errent au milieu de pièces qui se décomposent devant le spectateur, d’univers cauchemardesques où les pattes des tables cèdent au moindre mouvement, où les chaises s’effondrent et les fleurs se fanent au moindre soupir. En filigrane, on perçoit l’influence d’un Buster Keaton, d’un Chaplin, et même la trace déjantée d’un James Thierré (fils de Charlie Chaplin), avec qui Boitel a travaillé en 2005 pour produire La symphonie du hanneton.

Prestation sans compromis

Faits comme des rats, des quidams tentent constamment d’échapper à ce chaos menaçant qui atteint son summum quand un mur entier du décor s’affale sur la scène. Poètes de la catastrophe et de l’absurde, les huit artistes de la troupe livrent une prestation sans compromis, hautement physique et imprévisible. Crapahutant tantôt comme des cloportes, boudant la gravité, marchant de biais pour se mouler à un décor complètement désaxé, les corps se faufilent et jouent à cache-cache pour échapper à cette menace ambiante. Rarement vainqueurs, ils s’écroulent à tout moment comme de vulgaires pantins désarticulés, privés de tonus.

Bref, les objets mènent le bal. Dans cette ode à la chute, L’immédiat rappelle que la vie est une suite infinie d’accidents imprévisibles. Que tout peut chavirer à tout moment. Boitel, qui se décrit comme un « artisan de la catastrophe », se révèle être un maître es chaos, un virtuose du « jusqu’au-boutisme. »

Il faut courir voir cette performance unique en son genre, hors du temps et de tout, cette caricature démentielle à la fois bidonnante et déstabilisante. La salle, transportée par ce crescendo destructeur, halète entre surprise et rires hilares. Comme semble le dire et redire Boitel en sous-texte, il faut saisir L’immédiat, pendant qu’il passe.

L’immédiat

Camille Boitel, La Tohu, jusqu’au 21 février